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ARTISTES
DE A à Z


 BERDAGUER & PÉJUS 

Berdaguer et Péjus

“The radicality of art is defined not in terms of its form, but in terms of its disruptive function within a given social, political, economic, or psychological framework.” John Cage (1)

Si un certain nombre d'artistes dans les années 1960 refusaient la “tyrannie de la marchandise” (2) et aspiraient à une émancipation du sujet par une remise en cause du fétichisme de l'objet, les valeurs associées à la dématérialisation se sont trouvées, par la suite, paradoxalement inversées. À l'ère du tertiaire, des nanotechnologies et des neuroleptiques, la dématérialisation et l'invisibilité ne portent plus les mêmes significations de retrait et d'effacement. Or, la radicalité de l'oeuvre de Berdaguer et Péjus se situe précisément dans cette capacité à intégrer ce renversement tout en maintenant l'héritage critique de l'art conceptuel à l'égard de la “société d'administration”. Ce sont ainsi les pouvoirs politiques et idéologiques de la science, de l'architecture et des médias, que cette oeuvre désigne d'une manière à la fois inquiète et ironique.
“Le sujet est une machine à ressentir dans un monde poreux”, avancent les artistes qui ont imaginé un dispositif à l'échelle d'une ville. Hormonal City (3) est un environnement total immatériel dont la perception n'est déterminée que par des émanations chimiques et électromagnétiques captées directement par le système nerveux.
Ce condensé parodique des utopies technico-architecturales du vingtième siècle pose un état des lieux particulièrement inquiétant sur les fantasmes d'ubiquité dématérialisés. Affirmée avec toute l'ambiguïté critique d'un projet dystopique, l'oeuvre renouvelle les termes des paradigmes contre lesquels Hans Hollein et Superstudio avaient réagi à la fin des années 1960 dans des projets comme Architektur Pill ou Continous Monument. Or, si ces architectes visaient les manifestations tangibles du paramétrage rationnel, les deux artistes désignent maintenant la puissance diffuse des nanotechnologies, les effets conditionnant du découpage marchand de l'espace public ainsi que le même type de découpage que l'industrie pharmaceutique opère dans l'espace du cerveau. Le virtuel, devenu efficient, peut court-circuiter les organes perceptifs, mais aussi les fonctions imaginaires et symboliques de l'appareil psychique. En retour, avancent-ils, ces “machines chimiques et psychiques sont nourries de nos peurs, nos névroses et nos impossibilités”. Dans le prolongement d'Hormonal City, ils ont réalisé Amnesic architecture (4), six pilules de Rohypnol disposées sur une feuille blanche dans un cadre verrouillé. Le sédatif produisant de l'amnésie, plus connu sous le nom de “drogue du violeur”, est à disposition pour un usage contre-architectural, comme un antidote qui permettrait d'oublier les échecs et les outrages de la modernité.
La présence de principes actifs, mentionnés sur les cartels, demeurent généralement ambigus. “Le placebo n'est pas propre à notre travail mais à l'art, soulignent-ils. L'art a tendance à entretenir l'idée selon laquelle, si on ne croit pas dans une oeuvre, elle ne fonctionne pas. Il faudrait ainsi, selon cette conception, un minimum de croyance en la validité de quelque chose pour qu'elle existe. Dans les oeuvres qui impliquent des substances actives, la question est : le placebo est au service de quoi? De quoi est-il le substitut ? S'il est le substitut de quelque chose, c'est pour traiter une pathologie. Notre volonté, en créant ces situations, ce n'est pas que les sujets prennent le produit mais qu'ils identifient le problème qui est sous-jacent. ” Dans leur travail, la pathologie se situe au sein des croyances et la manière dont des instances de pouvoir, dont l'art fait partie, les utilisent. Il n'est pas question d'instrumentaliser les sujets par des formes et des protocoles illusionnistes mais de produire une situation articulant une dialectique critique entre la croyance et le doute.
Confronté à cette dualité, le public s'observe dans un espace public dystopique. Ainsi, avec le 7e continent, ce sont les variations d'intensité de la sphère lumineuse disposée au centre de la spirale de fils électrifiés qui laissent imaginer une possible interaction entre les sujets et le champ magnétique. Tous deux sont supposés diffuser et capter des signaux. Les sujets interprètent selon leur degré de suggestibilité la présence des autres comme leur propre influence. Cette situation politique semble s'accentuer depuis leur exposition Que diriez-vous d'un supplément de vie ? (Lieu unique, 2006).
Psycho-architecture, de 2007, est constituée à partir d'un test psychologique qu'ils dévient de leur trajectoire fonctionnelle. Cette série de maquettes issue d'une modélisation numérique de dessins d'enfants confronte deux dimensions: si les dessins sont le produit de projections mentales subjective que la science a rangé dans la catégorie des pathologiques, les maquettes, bien que paramétrées selon une méthode numérique, manifestent une présence équivoque et fantomatique. Flottants à hauteur de vue, ces portraits absents nous regardent.
Avec la Traumathèque, le protocole placebo propose de se délester de ses souvenirs traumatiques en enregistrant ses pensées. Le magnétoscope capte ce que le sujet est prêt à imaginer, ce qu'il peut projeter au sein de l'hyperactivité fourmillante et pulsionnelle de l'écran diffusant de la neige électronique. Cette pensée animique, supposant l'existence de phénomènes télépathiques, souligne ce que Jacques Derrida interprète comme un paradoxe inhérent à l'émergence des découvertes technologiques : “Contrairement à ce qu'on aurait pu penser, tout le développement de la science et de la technologie n'a pas laissé derrière eux l'espace des fantômes. Je crois au contraire, que l'avenir est aux fantômes, et que la technologie moderne de télécommunication décuple le pouvoir de retour des fantômes. Et le cinéma est l'art de faire revenir les fantômes. ” (6)

Sébastien Pluot

1. Gregory Battcock, Marcuse and anti-art,” Arts Magazine, été 1969.
2. Formule employée par Lucie R. Lippard dans la post-face de Six years, The dematerialisation of the art object...University of California Press. 1973. p 263.
3. Hormonale City, 1999. Christophe Berdaguer & Marie Péjus. En collaboration avec avec les architectes Decosterd & Rahm
4. Amnesic architecture, 2007 Rohypnol, cadre en aluminium,serrure 46 x 34 cm Oeuvre unique
5. Les chaises ont été reconstituées à partir des recherches menées par Ricardo Dalisi en 1967 avec les enfants des rues.
6. Jacques Derrida dans le film Ghost Dance de Ken McMullen. 1983








Christophe Berdaguer & Marie Péjus, texte paru dans le catalogue (Que saurions-nous construire d'autre?), Frac Provence-Alpes-Côte-d'azur et Fnac, 2000

La maison est le lieu dialectique du dedans et du dehors, tout comme le psychisme humain se meut entre l'intériorisation et l'extériorisation ; l'habitat permet de nous projeter et de réinventer notre rapport au monde.
À travers divers projets d'habitats et d'aménagements urbains, dont certains ont été élaborés en collaboration ou avec l'aide d'architectes, notre activité s'est progressivement orientée vers la conception d'environnements et d'espaces «à vivre».

L'idée d'une architecture invisible, comme une seconde peau, active et réactive, nous importe beaucoup plus que la forme extérieure de l'enveloppe ; ce sont les fonctions et les liens (physiques, psychiques, psychologiques) que l'on peut avoir avec l'environnement architectural qui nous intéressent.
L'utopie architecturale telle qu'on la conçoit à travers nos projets a une fonction cathartique au sens où elle exacerbe, amplifie et libère des «embryons» de réalité (hypothèses et données scientifiques, médicales, sociales...).
À l'heure où l'humanité est en phase d'optimisation par modification de son code génétique et que notre psyché se matérialise sur des écrans (I.R.M. fonctionnel), bref que l'humanité n'est envisagée seulement que du point de vue des sciences exactes, il nous semble important de repenser notre biotope à travers cette dichotomie entre sciences exactes et sciences humaines afin de générer de nouveaux types de comportements.




Extrait d'un texte de Sandra Cattini : Capteurs des sens, in Crash n°spécial, été 2000

(...) Ainsi, on partirait du réel comme d'un terrain de jeux innocents, un pari avec le monde sensé, pour exécuter des expériences poussées dans leur logique jusqu'à l'extrême en s'inspirant d'une réalité scientifique précise et affolante.
En amplifiant les données du réel traitées comme autant d'informations, Berdaguer & Péjus semblent vouloir rendre palpables toutes les fluidités, éléments volatiles et autres agitateurs de sens et de perception de l'espace que l'on essaie d'intégrer et de contenir dans la forme et la norme. Qu'il s'agisse d'informations génétiques, photosensibles -comme les impressions lumineuses produites par des stroboscopes susceptibles de provoquer une crise d'épilepsie photosensible chez des promeneurs du soir hallucinés-, techniques -capables de remettre en cause les principes mêmes du bâti -ou encore hormonales.
Cette attention permanente portée à l'espace social, physique et mental dessine une cartographie des sens, une architecture, au sens propre et figuré, conçue pour comprendre toutes les excroissances et aberrations de ceux qu'elle accueille. Berdaguer & Péjus proposent un nouveau vocabulaire pour des constructions dont les bases seraient réinventées, afin de concevoir des machines à vivre un présent augmenté, voire hypertrophié, pour des réalisations imaginaires.



Christophe Berdaguer & Marie Péjus, text published in the catalog (Que saurions-nous construire d'autre?), Frac Provence-Alpes-Côte-d'azur et Fnac, 2000

The home is the place for the dialectic between inside and outside, just as the human psyche mutates between interiorization and exteriorization ; the habitat allows us to project and reinvent our relation to the world
Through various projects for habitats and urban planning, some of which were elaborated in collaboration or with the help of architects, our activity has progressively geared itself towards the conception of environments and spaces "to live in".
The idea of an invisible architecture, like a second skin, active and reactive, is much more important to us than the external form of the envelope; what interest us are the links (physical, psychic, physiological) one can establish with the architectural environment.
Architectural utopia as it is conceived through our projects has a cathartic function in the sense that it exacerbates, amplifies, and liberates "embryos" of reality ( medical, social, and scientific hypotheses...).
At the moment in which humanity enters the phase of optimization through the modification of its genetic code and our psyche materializes on screens (functional I.R.M. ), in short, from the moment in which humanity is no longer conceived solely from the viewpoint of the exact sciences, it seems important to us to rethink our biotope through this dichotomy of exact sciences and human sciences os as to generate new types of behaviors.



Excerpt from a text by Sandra Cattini : Capteurs des sens, in Crash n° spécial, été 2000

(...) The real would thus serve as a starting point for innocent games, in a gamble with the sensible world, to carry out experiments pushing logic to its extreme by taking a precise and mind boggling scientific reality as inspiration.
By amplifying the real's givens treated as so much information, Berdaguer & Péjus seem to want to render tangible the fluidities, volatile elements and other agitators of meaning and spatial perception one attempts to integrate and contain in form and according to the norms. Whether the information be genetic, photosensitive, -like the luminous impressions produced by stroboscopes liable to provoke photosensitive elliptical fits in hallucinating night strollers-, techniques capable shedding doubt on the very principles of construction -or even hormonal.
The permanent attention granted social, physical, and mental space draws a cartography of the senses, an architecture, in the proper and figurative sense of the term, conceived to understand all the outgrowths and aberrations of those it accommodates. Berdaguer & Péjus propose a new vocabulary for constructions whose bases would be reinvented, in order to conceive machines for living an augmented, read hypertrophied, present, for imaginary realizations.