Cécile BABIOLE 

Cécile Babiole est une artiste active dès les années 80, dans le champ musical d'abord, puis dans les arts électroniques et numériques. Elle associe dans ses créations arts visuels et sonores au travers d'installations et de performances qui interrogent les médias et les langages. Image, son et interactivité sont constitutifs de sa pratique. De dispositifs performatifs aux dispositifs impliquant le public, elle questionne les protocoles technologiques et sociaux par le détournement des usages normés vers le champ de la création. Ses travaux récents s'intéressent de manière critique à la langue écrite et orale, sa transmission, ses dysfonctionnements, sa lecture, sa traduction, ses manipulations algorithmiques.

En 2013, elle fonde le collectif d'artistes-commissaires Le sans titre (http://lesanstitre.net/) et en 2016, le collectif d'artistes cyberféministes Roberte la Rousse (http://robertelarousse.fr/) qui travaille autour des thématiques croisées langue, genre et technologie.

Ses dernières recherches l'amènent à examiner le caractère algorithmique du tissage avec son projet de tissage sonore Loops of the loom (2024).

Son travail a été exposé internationalement : Centre Pompidou, Gaité Lyrique – Paris, IMAL – Bruxelles, Mutek, Elektra – Montréal, Fact – Liverpool, MAL – Lima, NAMOC – Beijing, ... et distingué par de nombreux prix et bourses : Ars Electronica, Locarno, prix SCAM, Bourse Pierre Schaeffer, bourse Villa Médicis hors les murs, Transmediale Berlin, Stuttgart Expanded Media Festival...





[...] Dans la terminologie du tissage, la grille est appelée armure. Cette forme originelle apparaît dès le néolithique, pour fabriquer des tissus, des paniers, des objets utilitaires, de protection et de survie. Pour l'architecte et critique d'art allemand Gottfried Semper (1803-1879) l'armure serait à l'origine de toute forme d'art. De ce croisement de fils de chaînes verticaux et de fils de trame horizontaux découlerait donc toutes les autres formes d'art, mais aussi les technologies les plus avancées. En ce sens, le tissage est à la fois ancestral et futuriste8. Dans ses récentes installations et performances, l'artiste chercheuse Cécile Babiole explore les liens multiples qu'entrelacent le tissage et le calcul, le textile et la technologie. Cette artiste visuelle et sonore, pionnière des arts électroniques et numériques, s'est prise de passion pour le tissage. Jouant avec les potentialités algorithmiques de ce dernier, elle met en lumière les codes des techniques textiles qu'elle se plaît à détourner pour réaliser des tissages sonores comme dans Loops of the Loom (2024). Signifiant « boucles de métier à tisser », Loops of the Loom (2024) se propose de faire parler le tissage, de faire entendre le code entrelacé dans l'armure : grille mythique, ancestrale, originelle. En lieu et place de fils textiles classiques (coton, laine...) l'artiste crée des armures avec des fils électriques, plus exactement des câbles audios, à travers lesquels elle transmet le son des motifs tissés.

Silence.

Le tissage parle.

« J'aime imaginer le flux invisible d'électrons qui innerve les pièces tissées et les rend pour ainsi dire habitées. »

Loop ou boucle en français est à entendre au sens informatique du terme comme une boucle de programmation. L'armure en tant que motif de trame et de chaîne, en dessous et au-dessus, verticalement et horizontalement, dessine un code, un algorithme que Cécile Babiole s'amuse à interpréter comme une partition de séquences rythmiques. Ainsi à partir des trois armures de base que sont la toile, le sergé, le satin et leurs variantes, l'artiste convertie le motif visuel de la grille en motif sonore. Les séquences rythmiques sont réalisées à partir d'échantillons de la voix de l'artiste : bruits de bouche, onomatopées, chuchotements... Par exemple dans Sergé pressé le son décrit fil après fil l'algorithme de tissage : couleur de fils, dessous, dessus... Entièrement tissée à la main la série Loops of the loom (2024) révèle la technicité du tissage, l'affirmant comme une forme de programmation. Avec malice, Cécile Baiole subvertit les stéréotypes qui ont longtemps marginalisés les arts textiles comme pratiques féminines.

Donc domestiques.

Donc pas savantes.

Or le tissage est à la fois support et symbole, motif et code, matière et algorithme. Cécile Babiole bouleverse cet imaginaire en donnant à voir et à entendre les liens entre l'archéologie des ordinateurs et l'histoire du tissage. Une histoire racontée dans Radio TXT (2024) : un poste radio est intégré à un tissage dont les fils de chaînes sont en cuivre. Ces derniers constituent l'antenne de la radio, qui diffuse sous forme de brèves, différents thèmes en rapport avec le textile. Là encore, c'est la voix de l'artiste qui se fait entendre et qui nous raconte les liens entre le textile et le langage ; le textile et le texte ; le textile et l'informatique. D'ailleurs, l'artiste confie s'être beaucoup inspirée des mémoires magnétiques à tores de ferrite tissées à la main, composées de petits anneaux de ferrite traversés par des fils qui permettaient d'écrire et de lire des informations. Ces mémoires magnétiques étaient utilisées pour la mémoire vive des ordinateurs de 1955 à 1975. Par exemple, l'ordinateur de bord de la mission spatiale Appollo 11, qui est allée sur la lune en 1969, comportait une mémoire tissée à la main pour stocker les données et les programmes.


Extrait du texte Le geste manquant, Sonia Recasens, 2026
Texte produit par le Réseau documents d'artistes, 2026

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