| Avec Platon meurt l'esprit tragique grec. C'est désormais à partir de la fracture entre deux ordres de réalités bien distincts, le sensible d'un côté et l'intelligible de l'autre.
Alors que le procès de la métaphysique a débuté depuis bien longtemps, il semblerait qu'elle continue d'agir dans notre dos, qu'elle oriente encore notre perception des corps, du monde et de notre être tout entier.
Nous pourrions d'ailleurs isoler deux types d'abstraction en peinture :
Celle qui célèbrerait la matérialité éclatante Celle qui entretiendrait un lien avec l'invisible.
La première manque la dimension de sacré et de spirituel présente dans le monde lui même, sans recourir aux arrières mondes.
La deuxième oublie le monde vécu, charnel pour s'envoler vers les vapeurs de l'esprit.
---Retrouver un art tragique, un art de la réconciliation
La pensée métaphysique marque le primat de la présence des choses sur le mouvement de leur éclosion, c'est à dire de la façon qu'elles ont de sortir de la nuit, d'apparaître et de se déployer hors de leur retrait propre.
La métaphysique pense les étants, cherche à les reconnaître, les étiqueter et les domestiquer... Mais alors c'est l'être lui même qu'elle manque, puisqu'en le définissant, elle en fait un « quelque chose », un étant. Si l'être ne peut se dire que poétiquement, c'est en ce sens que seule une parole vraiment parlante peut le recueillir et abriter l'événement de son apparition et de son retrait.
Ainsi un art réellement moderne et tragique ne doit-il pas acter la disparition de certaines figures traditionnelles ? Une disparition qui marquerait l'écart irréductible entre la présence et l'entrée en présence, entre le fait d'être là et d'apparaître comme un éclair, de jaillir dans le champ du visible ?
Pour cela il faut subvertir le regard ordinaire, il faut « halluciner le regard », lui retirer le confort des tranquilles habitudes dans lequel il s'est mollement vautré.
Il faut l'étonner à nouveau, le sortir des abstractions faciles ( nous ne voyons pas les choses, mais les étiquettes que l'on colle dessus nous dit Bergson dans Le rire ...), le forcer à se libérer pour se mettre en rapport avec ce qui sous-tend toute présence, c'est à dire l'absence et le retrait. En faisant disparaître la figure présente pour tenter de recueillir l'éclair de sa manifestation.
Caroline Vicquenault
Caroline Vicquenault - Une poésie de la reprise.
La scène de la peinture en France laisse depuis de nombreuses années une place de plus en plus grande à sa veine figurative. L'événement qu'a constitué « le jour des peintres » en septembre 2024 au musée d'Orsay montrant simultanément 80 artistes français, pour la plupart très jeunes, appartenant à cette tendance, en est la manifestation récente la plus éclatante. Mais loin de faire apparaître une unité esthétique ou idéologique dans cette profusion de propositions, l'événement exposait plutôt la diversité des références et des intentions qui animent ce puissant mouvement figuratif, dont la version française résonne aussi dans le contexte d'un engouement étendu depuis longtemps au monde global de l'art. Si donc l'on ne peut plus parler aujourd'hui comme cela se faisait naguère encore d'un « retour de la figure » pour stigmatiser une nostalgie figurative, supposée anti moderne, face à la dynamique puis à l'épuisement des avant-gardes, il est cependant permis de constater que cette figuration actuelle s'appuie bien sur la mémoire de la richesse historique et formelle du médium, dont elle exploite les infinies possibilités combinatoires pour projeter des images formant une continuation renouvelée de son ancienne puissance de représentation. Inscrite par son âge dans cette nouvelle génération l'oeuvre de Caroline Vicquenault bénéficie évidemment de l'espace de liberté ouvert par cet appel au passé de la peinture dont elle sait utiliser le luxe des moyens et des manières dans toute leur diversité, comme un hommage à l'ancienne splendeur du médium, mais sur un mode libéré de l'autorité dogmatique de ses paradigmes passés. Il s'agit plutôt pour elle de réunir dans l'espace du tableau des éléments du lexique pictural choisis dans le foisonnement de son histoire pour les faire jouer ensemble au service d'une expressivité ajustée à chacune des réalisations qu'elle met au jour. Ainsi, paradoxalement, l'hommage sincère et transhistorique à la peinture qui émane de cette oeuvre encore jeune se fonde bien sur une désinhibition totale par rapport aux injonctions d'un discours historiciste préconisant les qualités nécessaires à l'élaboration d'une « belle peinture » figurative. Pour approcher plus précisément les caractéristiques singulières du travail de Caroline à partir de ce qu'il donne le plus évidemment à voir, nous pourrions avancer qu'il se fonde essentiellement sur un équilibre particulier entre ce qui appartient à son fonctionnement narratif et ce qui est de l'ordre de sa picturalité proprement dite. De ce double point de vue, chacune des plongées dans l'univers visuel de l'artiste, prise dans la suite des tableaux qu'elle offre à notre regard, compose, par fragments successifs, une histoire de sa relation à une réalité toute personnelle, où l'on retrouve aussi bien des animaux familiers que des personnes proches, ponctuée quelquefois de paysages qui élargissent l'horizon de cette atmosphère intime. Si cet intimisme entre parfaitement en résonance avec celui de nombreux artistes de sa génération, il est toutefois chez elle traversé par une sorte de distance poétique qui confère souvent à ses oeuvres une tonalité presque onirique. Nous pouvons y reconnaître un mélange d'éléments descriptifs traités quelquefois sur un mode réaliste presque académique convoquant des glacis et des tons fondus, mais aussi une gestualité plus allusive, « fa presto », allant jusqu'à la spontanéité dynamique de l'ébauche tout en intégrant par moments des ponctuations délibérément abstraites. L'utilisation de cette palette d'effets réunis dans le même tableau contrebalance l'intention mimétique initiale propre à la figuration en mettant en évidence le fonctionnement essentiellement pictural de la composition. Substance imageante, figurative donc autant que potentiellement défigurante, la peinture est ainsi montrée dans son ambivalence, comme traduction d'une réalité qui lui reste extérieure et comme présence visuelle immédiate de ses beautés physiques. Il me semble que l'artiste a saisi avec justesse le fonctionnement de cette complexité propre à l'image peinte dont elle rejoue pour chaque tableau l'équilibre poétique, en acceptant pleinement les contraintes de cette dramaturgie particulière qui noue ensemble un lieu physique, le tableau, à un acte puissant de matérialisation de la pensée, l'acte de peindre, dans le temps défini par la pratique. Elle reprend ainsi à son compte les exigences anciennes d'une production de la forme peinte selon un processus d'unification synthétique complexe, dont les signifiants visuels s'inscrivent à la fois dans l'histoire subjective de l'oeuvre en train de se faire et dans celle de l'histoire de l'art comme indice mémoriel d'une culture. Il faut aussi saluer, en faisant défiler la collection d'images composant une oeuvre si jeune, une maturité de la facture qui n'exclut pas une invention expérimentale continue et discrète, placée sous le signe d'une reprise plurielle du vocabulaire formel et technique de la peinture, mais progressant sans rupture manifeste, au rythme d' une dynamique de recherche adaptant ses moyens aux sujets qu'elle aborde successivement. En continuant ainsi à explorer les cercles concentriques de sa traversée du monde Caroline nous propose un récit pictural où s'accordent simultanément, en écho contrasté, la massivité culturelle d'un médium saturé d'histoire et la diversité des formes qu'il peut revêtir pour rendre compte du chatoiement de la vie. Cette ambivalence qui fait de la peinture une activité proprement humaine parce qu'elle engage indissociablement dans son geste autographe le corps et l'esprit de l'artiste, apparait aussi aujourd'hui comme l'acte de résistance d'une singularité artistique face à l'hystérie kaléidoscopique du flux des images dématérialisées qui composent le miroir vertigineux du monde actuel. Il me semble alors que pour l'artiste le choix de la peinture, à cause de la constance, de l'engagement mental et du temps qu'il exige, est aussi un acte éthique d'autant plus sincère qu'il est sans appui sur un discours idéologiquement préfabriqué et débarrassé de toute proclamation militante. Dans ces conditions l'atelier se révèle être le lieu d'une concentration méditative hors de l'agitation mondaine, en même temps qu'un ouvroir poétique où s'élaborent des images chargées de la mémoire de la peinture mais activement vivantes. Nous pouvons percevoir en regardant les oeuvres produites par ce vitalisme particulier, tout ce qu'il doit aux condensations mêlées, du rêve, de la mémoire et des affects, baignant de leur poésie onirique les reportages intimes des scènes de la vie inscrites sur les tableaux que nous livre l'artiste. Si comme le notait Kierkegaard « la reprise est un ressouvenir tourné vers l'avant » il semble que cette formule puisse aussi rendre compte de la double dimension projective et mémorielle contenue dans le travail de Caroline Vicquenault : une peinture certes non oublieuse de sa mémoire historique et matérielle, mais portée en avant par la puissance du moteur mental et subjectif animant les évocations picturales qu'elle élabore. Dans cet appareil la place laissée à l'activité de l'inconscient dans l'acte de peindre est préservée, en même temps que s'affirme la présence d'un corps au travers des traces visibles qui composent l'écriture visuelle de l'image. L'émanation de cette subjectivité, libre de tout subjectivisme idéologique, irradie de son énergie propre la gestualité de cette peinture et nimbe d'un certain mystère le contenu des scènes qu'elle met en oeuvre. Cette présence du peintre comme puissance d'agir subjective est en ce cas aussi une affirmation contredisant, jusque dans ses extrémités les plus figuratives, la prétention à une objectivité descriptive de la peinture qui demeure ainsi avant tout un territoire matériel et symbolique d'inscription du sujet. En ces temps troublés par l'enthousiasme maximaliste des promoteurs du transhumanisme, un des moindres mérites de Caroline Vicquenault n'est pas de nous rappeler avec une insistante singularité, les beautés alternativement matérielles et subjectives de la traduction du monde contenues dans toute peinture.
Jean-Marc Réol, décembre 2024
 Photographie Luc Bouery
Qu'elle dresse le portrait d'êtres humains ou d'animaux, Caroline Vicquenault porte à ses modèles le même regard fraternel et la même empathie, au point qu'il est difficile de ne pas employer le terme de visage dans le cas des seconds. Dans sa manière de traiter ses sujets l'artiste n'use pas de procédé systématique et passe avec la même aisance d'une approche relativement classique avec une peinture passée en aplats et des formes aux découpes franches, à une touche sensible et libre qui met en évidence la main de l'artiste au travail, avec ses hésitations, ses repentirs visibles, pouvant aller jusqu'à une violence gestuelle extrême comme on le voit dans les pièces où Caroline Vicquenault masque et enfouit des visages sous une nappe de peinture impétueusement jetée. Néanmoins on a le sentiment que dans tous les cas la main du peintre reste sous son contrôle et ne déborde pas son intention, si bien que mêmes ses pièces les plus véhémentes présentent un certain aspect fini assez fréquent chez nombre d'artistes figuratifs d'aujourd'hui, sans qu'il paraisse nécessaire pour ces peintres de passer par l'étape désespérée du chaos et de la catastrophe. Mais l'impressionnante maîtrise technique de Caroline Vicquenault n'est pas une finalité en soi qui l'installerait dans un confort convenu; elle s'accompagne en réalité d'un questionnement permanent du peintre sur la spécificité de la peinture, sa corporalité et son langage, sur les relations que ce médium noue avec le regardeur et son propre regard. Cette recherche fait l'objet d'expérimentations et de nouveaux apprentissages, aussi bien dans sa manière de peindre que par les thématiques qu'elle aborde, dont certaines compositions complexes rassemblent des éléments apparemment hétérogènes pour offrir de mystérieuses visions dont le sens nous échappe. Il ne fait aucun doute que les années à venir se révèleront passionnantes pour le travail de Caroline Vicquenault.
Gilles Altieri, commissaire de l'expositions Resonnances (2019), Galerie du Canon, Toulon
| |