« Nos solstices » est un espace paysage dans lequel on peut se prélasser, papoter, contempler, jouer, s’endormir, rire, flâner, lire de la poésie. C’est le premier volet d’une création vidéo réalisée à partir d’un assemblage de différentes captations de la lumière naturelle du soleil sur des sols recouverts de neige naturelle, de sel et de sable. Je souhaite saisir l’aspect sculptural de ces trois sols blancs et brillants naturels. Dans ce premier volet il s’agit de rendre visible et palpable l’aspect sculptural et synesthésique de la neige naturelle. Le plaisir glacé de cette élément naturel qui est un changement d’état de l’eau.
J’utilise la vidéo pour sculpter la matière de la neige en interaction avec le soleil. Un traitement de la vidéo avec une approche picturale du blanc ; la couleur qui contient toutes les couleurs. Un travail de l’image autour du flou et du pictural. Territoire du vide et du jeu, du froid et de la douceur, du silence et du croustillant, de la présence et de l’absence. Ce sol blanc, brillant, moelleux et hostile convoque une multitude de sensations, de plaisirs et de fantasmes.
J’invite les spectateurices à se déchausser avant de rentrer dans l’installation pour mieux profiter de l’expérience haptique. Ce paysage est habité par sept sculptures en matelas mémoire de forme de 160x200cm où les corps des spectateurices peuvent les manipuler et s’y déposer pour écouter, regarder, sentir et toucher cette matière spécifique qui reprend forme instantanément en écho aux sensations haptiques de neige.
Loin de vouloir romantiser le phénomène atmosphérique dans une représentation poétique ou allégorique, Jenny Abouav cherche plutôt à étirer les limites de la matière. Elle creuse avec sa caméra et vient sculpter notre rétine.
Elle cherche à ingérer la matière ‘hypnotisante’ et glacée comme si elle embrassait à pleine bouche une géante affamée. Revenue de ce corps à corps avec l’espace-matière, elle tisse la vastitude du paysage enneigé avec le microscopique scintillant du flocon.
Le sol recouvert de neige est sans doute le geste sculptural pleinement accompli.
Matière, forme, sensations, luminosité, jeux d’échelles sont parfaitement équilibrés – L’alchimie du phénomène atmosphérique est un acte de sorcellerie magnifié par chaque « chose » qui s’offre à être recouverte.
« Le sol que l’on a sous les pieds est un tissu de lignes de croissance, d’érosion et de décomposition. Loin de séparer la terre et le ciel, le sol est une zone où la terre et le ciel s’emmêlent dans un perpétuel renouvellement de la vie. »
Tim Ingold
Loin de vouloir romantiser le phénomène atmosphérique dans une représentation poétique ou allégorique, Jenny Abouav cherche plutôt à étirer les limites de la matière. Elle creuse avec sa caméra et vient sculpter notre rétine. Elle cherche à ingérer la matière ‘hypnotisante’ et glacée comme si elle embrassait à pleine bouche une géante affamée. Revenue de ce corps à corps avec l’espace-matière, elle tisse la vastitude du paysage enneigé avec le microscopique scintillant du flocon. Elle convie les sensations internes du corps - les siennes et par extension les nôtres - aux prises avec l’impossibilité de (se) saisir du phénomène. Car, s’il est un espace sans prise, c’est bien celui d’un sol couvert de neige qui s’étend à l’horizon jusqu’à se perdre dans la vapeur du ciel.
Abouav demande au grain de l’image vidéo de dissoudre la matière dans un jeu de correspondances et de répétitions cristallines. Les yeux éblouis des spectateurices ne savent plus où regarder tandis que leurs corps impriment le sol mou : devant les les projections, les matelas mémoires de forme ne sont pas là par hasard. Sol matière en devenir, ils agissent telles des invitations à se déposer, à s’assoupir et à transformer l’espace. Ils suggèrent une nouvelle échelle du paysage et proposent d’autres couches de sensations.
À ce point, nous pourrions nous demander quoi regarder ou plutôt qui regarde qui?
D’une matière neige devenu éblouissement pixelisé à des corps-matelas mous en devenir sculptural, en transitant par des corps-peau-humain·es, quel est le point de vue? Quelle est la posture? Où sont les limites entre « nature », « artifice » et « médiation numérique » ?