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ARTISTES
DE A à Z


Matthieu MONTCHAMP 

Entretient avec l'Artothèque Antonin Artaud, Marseille, mars 2018


A travers une pratique exploratoire, la peinture et les dessins de Matthieu Montchamp mettent en place des espaces de curiosité. Ses toiles se font le lieu de présences familières et étranges, d'objets organiques, de paysages architecturaux, d'éléments de mobiliers hybrides... C'est un univers fantastique, inquiétant et onirique qui s'élabore dans chacune de ses oeuvres, un monde dans lequel la recherche formelle semble s'allier à l'expérience des textures, des transparences, des matières de la peinture. L'espace du tableau est une zone fictionnelle à multiples entrées, un espace rugueux ou glissant sur lequel le regard chemine, dérive ou accroche.
Il y a une part infiniment sombre dans l'art de Matthieu Montchamp, comme une profondeur qui renvoie directement au fondement de la construction personnelle. « Je cherche finalement à dégager du sens, quelque chose comme une relation souterraine érotique et violente », écrit-il. Car c'est une oeuvre de l'intérieur qui se livre sur la surface de ses toiles ou sous le trait de ses dessins. Matthieu Montchamp y convoque les mondes du désir insondable et les explore avec virulence.




Guilaume Mansart : L'écriture combinatoire de la peinture, in Petits paysages et grandes machines, édition Jean-Pierre Huguet, 2011


Il faut être un rien méthodique pour construire un monde. Structurer, organiser, tirer des lignes, mettre en place des articulations, il convient d'éprouver un système. La création d'un territoire formel tient d'une sorte de mécanique. En s'arrêtant devant les toiles de Matthieu Montchamp et en pénétrant dans sa peinture, on prend conscience assez vite que cette oeuvre a la rigueur de son ambition. Étape par étape, elle avance et trace les contours d'un univers aux paysages comme des pièges. La peinture semble s'être donné pour objet de penser la perte, sans faillir elle invite le regardeur dans ses sables mouvants. Poser sur des tables ou des plateaux à l'équilibre impossible, le monde de Matthieu Montchamp se livre dans sa fragilité et organise la dérive du regard avec un mélange de certitude et d'empirisme. L'artiste a pensé le vortex de la déambulation, il a balisé les circulations de ses paysages, segmenté les zones du tableau et créé des fausses pistes. Il a laissé quelques miettes au hasard pour laisser dire qu'il est toujours possible d'emprunter des chemins de traverses, pour laisser croire que tout n'est pas déjà joué, qu'il peut subsister un endroit de fuite pour le regard dans l'espace de ces toiles. Mais tout cela est illusoire.
L'artiste joue par superpositions de strates de réalité, ses oeuvres révèlent simultanément le territoire du peintre et celui du langage. Il y a une forme de conscience qui s'exprime, quelque chose qui tient de la distanciation, d'abord car la peinture reste peinture (les coulures, les traits de pinceaux...), ensuite car le langage se donne à voir en plein exercice de formulation du récit (notamment à travers la condition d'objet des différents éléments de paysage posés sur les plans). Le regardeur assiste à la mise en scène, il saisit les mécaniques et les intentions, il entrevoit le langage en action. Roland Barthes, au sujet de la littérature, distingue « le texte » de « l'oeuvre ». Il analyse le texte comme un champ méthodologique : « Le Texte n'est pas coexistence de sens mais passage, traversée ; il ne peut donc relever d'une interprétation, même libérale, mais d'une exploration, d'une dissémination (...) Le lecteur du Texte pourrait être comparé à un sujet désoeuvré : ce sujet passablement vide se promène au flanc d'une vallée au bas de laquelle coule un oued ; ce qu'il perçoit est multiple, irréductible, provenant de substances et de plans hétérogènes, décrochés : lumières, couleurs, végétations, chaleur, air, explosions ténues de bruits, minces cris d'oiseaux, voix d'enfants de l'autre côté de la vallée, passages, gestes, vêtements d'habitants tout près ou très loin : tous ces incidents sont à demi-identifiables : ils proviennent de codes connus, mais leur combinatoire est unique, fonde la promenade en différence qui ne pourra se répéter que comme différence, sa lecture est semelfactive (1) et cependant entièrement tissée de citations, de références, d'échos : langages culturels antécédents ou contemporains, qui le traversent de part en part dans une vaste stéréophonie (2). » Les toiles de Matthieu Montchamp s'offrent sans réticence à l'analogie, elles semblent construire avec détermination cette déambulation dont parle Roland Barthes.
Le vocabulaire formel de ces peintures est dépouillé, il est constitué principalement d'éléments familiers dont l'objet nous échappe tant leur proximité est quotidienne et détachée. Un vocabulaire minéral de formes de guingois, édifiées comme des architectures sans grade et qui par-delà leur nature entrent dans la toile pour organiser le flux. Les gouttières, tout comme les éléments de parcours de mini-golf, ne valent que par leur capacité à contenir le regard et à en irriguer la peinture. C'est la dynamique de l'espace qui prime, peu importe les moyens, il faut que la toile vive, qu'elle porte en elle un rapport sensible, une impression à travers la lecture. Les gouttières, tout comme les éléments de parcours de mini-golf, valent aussi parce qu'elles troublent les échelles. Et le trou numéro trois devient un sémaphore, et le monastère se range sur un tabouret comme un bibelot... Tout concourt dans ces oeuvres à faire lever les brumes d'une étrangeté entêtante. Un sentiment troublant se dégage de la toile et pénètre inévitablement le regardeur.
La fiction pointe son nez, elle avance masquée derrière des objets disqualifiés qui se succèdent. Un élément après l'autre, elle grandit et pose les conditions de son efficacité à travers le cheminement. « L'imagination est un outil de connaissance », écrit Régis Jauffet, « elle regarde de loin, elle plonge dans le détails comme si elle voulait explorer les atomes, elle triture le réel, elle l'étire jusqu'à la rupture, elle l'emporte avec elle dans ses déductions remplies d'axiomes qui par nature ne seront jamais démontrés (3). » Et de cette plongée dans la texture du réel survient un monde sans fin ni début, un non-lieu en équilibre instable entre le vrai et le récit. Les paysages sont aussi plausibles qu'incertains, ils composent un paramonde à l'organisation énigmatique.
La peinture a cette spécificité qu'elle porte son récit (dans l'oeuvre) en même temps qu'elle tire avec elle l'Histoire (dans le texte). Sans doute plus qu'aucun autre médium, elle s'édifie sur des « langages culturels antécédents ». Matthieu Montchamp a assimilé cette nature transhistorique de la peinture, et son oeuvre se plaît à déborder les époques pour devenir une sorte de syncrétisme pictural dans lequel le XVIIème siècle se frotte au surréalisme, à Vélasquez, Giotto ou Gasiorowski... Dans les tableaux, le rapport des reliefs « géologiques » aux plis patauds, qui pourraient figurer (s'ils n'étaient pas des éléments de décors de trains électriques ou de modestes tas de sable) la force historique, et des formes abstraites profilées, génériques, aux arêtes cinglantes et aux surfaces parfaites, illustre ce voyage de l'oeuvre sur le fil du temps. Quoiqu'il advienne, la facture joue singulièrement à contre-temps, manière justement d'embrasser tous les temps (de Philip K. Dick à Masaccio).
Lieux d'une circulation sans fin (entre les différents éléments qui composent l'image, entre les échelles, entre les niveaux de réalité, entre les époques de l'histoire de l'art...), les tableaux de Matthieu Montchamp ont fait de ce constant déplacement le moyen de leur composition. Puisque ce qui bouge n'est pas préhensible, puisque ce qui n'est pas préhensible reste indéterminé, alors le périmètre tracé par ces peintures s'imprègne d'un mystère nébuleux. Ces territoires d'errance dans lesquels s'activent une mécanique absconse et déterminée deviennent alors des images déconcertantes qui trouvent une résonance en chacun. Comme s'il y avait dans ces paradoxales représentations vidées de présence quelque chose qui touchait profondément à l'humain, comme si ces étendues repliées convoquaient finalement quelques paysages intérieurs.
1. Terme de linguistique désignant ce qui n'a lieu qu'une seule fois
2. Roland Barthes, « De l'oeuvre au texte », publié dans La Revue d'Esthétique, n°3, Paris, 1971. Reproduit dans Art en théorie, 1900-1990, une anthologie par Charles Harrison et Paul Wood, Hazan, 1997.
3. Régis Jauffret, Préambule du roman Sévère, Editions du Seuil, Mars 2010


The combinatorial writing of the painting
Some method is essential in the creation of a world. Structure, organization, drawing of the lines, settlement of the articulations, a system needs to be put to the test. The creation of a formal territory is held by a kind of mechanics. In standing in front of Matthieu Montchamp canvas and in penetrating his painting, we acknowledge, quickly enough, that this artwork has the rigor of its ambition. It makes its way, step by step, and settles the outlines of a universe filled with trappy landscapes. The painting seems to have chosen for object the thought of the loss and it invites the viewer into its shifting sands, without failing. Lying on tables or planks, whose equilibrium seems impossible, Matthieu Montchamp's world confides its fragility and organizes the drift of the eye in a mix of certainty and empiricism. The artist has imagined the vortex of the stroll, he has marked the paths in his landscapes, he has segmented the areas of the painting and created fake tracks. He has left a few crumbs to chance so that it seems almost possible to take another path, so that we can almost believe that everything is not settled in advance, that our eye has the right to escape in the space of his canvas. But it's mere illusion.
The artist plays with the superimpositions of reality's stratums, his artworks reveal, at the same time, the painter's and the language's territories. There is a kind of conscience, something that recalls detachment first of all because, in the end, the painting is painting ( the drips, the strokes...), then because the language appears while being formulating in the narration ( in particular through the objects' condition of the different landscape elements landed on the plans). The viewers assist the setting of the scene, they can catch the mechanics and the intentions, they sense the language in action. While talking about literature, Roland Barthes makes a distinction between “the text” and “the work”. He analyses the text as a methodological field: “The Text is not coexistence of meanings but passage, traversal; thus it answers not to an interpretation, liberal though it may be, but to an explosion, a dissemination (...).The reader of the Text could be compared to an idle subject: this fairly empty subject strolls along the side of a valley at the bottom of which runs a wadi; What he sees is multiple and irreducible; it emerges from substances and levels that are heterogeneous and disconnected: lights, colors, vegetation, heat, air, bursts of noise, high-pitched bird calls, children's cries from the other side of the valley, paths, gestures, clothing of close and distant inhabitants. All these occurrences are partially identifiable: they proceed from known codes, but their combination is unique, founding the stroll in difference that can be repeated only as difference. This is what happens in the case of the Text: it can be itself only in its difference ; its reading is semelfactive1 and yet completely woven with quotations, references, and echoes. These are cultural languages , past or present, that traverse the text from one end to the other in a vast stereophony (2).” Matthieu Montchamp's canvas openly follow the analogy, they seem to build with determination, this stroll Roland Barthes refers to.
The formal vocabulary of his painting is simple, it is mainly constituted by familiar elements whose object we fail to catch due to their daily, unconcerned proximity.

A mineral vocabulary of lop-sided forms, built under the form of ungraded architectures that due to their nature enter the canvas to organize the flow. The gutters' role, just like elements of the path in mini-golf, is mainly to contain the viewer's eye and to irrigate the painting. What prevails is the dynamics of the space, regardless of the means needed, the painting must live, must carry a sensitive connection, an impression throughout the reading. The gutters, just like elements of the path in mini-golf, have their importance because they disturb the scales. And hole number three becomes a semaphore, and the monastery finds its place on the stool just like a bibelot...Everything in his artwork contributes to clear away that strange heady mist. An unsettling feeling emanates from the canvas and inevitably penetrates the viewer.
Veiled by a succession of disqualified objects, the fiction invites itself, it makes its way. Element by element, it grows and settles the conditions of its efficiency through the evolution of the path. “Imagination is a tool of knowledge” wrote Régis Jauffret, “it looks from far away, it enters the details as if it wanted to explore the atoms, it dissects the real, it stretches it till its rupture point, it takes it to its deductions filled with axioms which by definition cannot be demonstrated (3).” And from this diving into the texture of the real, a world with neither beginning nor end appears, a nowhere land with an unsteady equilibrium between the truth and the narration. The landscapes are plausible and uncertain at the same time, they form a semi-world with an enigmatic organization.
One of the painting specificities is that it can carry its narration (in the artwork) and at the same time pull the History (in the text). It is built on “previous cultural languages” maybe more than any other medium. Matthieu Montchamp assimilated this transhistorical nature of the painting and its artwork oversteps the eras to become a kind of pictorial syncretism in which the XVII century takes on Velasquez's, Giotto's or Gasiorowski's surrealism...In his paintings, the connection of the “geological” relief to the clumsy wrinkles, which could represent the historical force (if they were not part of the set of an electric train or little piles of sand)and the connection of the abstract, generic shapes to the sharp ridges and perfect surfaces, show the journey of the artwork in time. No matter what, the creation is inevitably beyond time, it is its own way to embrace all times (from Philip K. Dick to Masaccio).
Matthieu Montchamp's paintings have made this constant movement their own, they are the set of an endless flow (between the different elements that compose the image, the scales, the levels of reality, the eras of history and art...). And because what moves is uncatchable and what is uncatchable remains undefined, then, a nebulous mystery pervades the perimeter drawn by his paintings. These wandering territories in which operate abstruse mechanics become the disconcerting images that echo in each one of us. As if in those paradoxical representations abandoned by presence something could deeply touch the human, as if those landscapes of wrinkles reflected some inner land.

Guillaume Mansart

1.Linguistic term referring to what has only one occurrence
2.Roland Barthes, “From Work to Text” published in La Revue d'Esthétique, n°3, Paris, 1971. Rptd. in Josue V. Harari, ed., Textual Strategies: Perspectives in Poststructuralist Criticism (Ithaca, NY: Cornell UP, 1979), 73-81.]
3.Régis Jauffret, Préambule du roman Sévère, Editions du Seuil, Mars 2010



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