STAUTH & QUEYREL 

DCPM, EN VRAC...(... Suite du n°7)
Par Karel Alafia

On ne s’en émouvra donc pas outre mesure. Car la colère n’est-elle pas à la mesure du colosse que nous décrit la fameuse Iconologia de Cesare Ripa 5, pour personnifier la rumeur ? Or, plus complexe qu’il n’y parait, cette figure est une conjecture : le geste de sa main gauche semble contredire le foudre qu’elle brandit du bras droit. C’est là précisement ce qu’on appelle un chiasme, c’est à dire « une figure de rhétorique », dit le dictionnaire, « formée d’un entrecroisement des termes ». En effet, en une seule et même figure, la menace (ou l’intimidation) et l’indulgence (ou la faveur) se rencontrent. C’est précisement ce paradoxe qui en fait, comme il se doit, un colosse aux pieds d’argile : sa cuirasse ne rutile qu’en vertu de son défaut et son talon n’a rien à envier à Achille. De pied en cap, c’est en somme un pied de nez. Dès lors, ce ne sont pas les termes du rapport mais la tension les maintenant en respect qui le constituent. Ainsi, mieux qu’une allégorie du suspens, ce personnage d’allure martiale est le suspens en personne, ou son actualisation imaginaire.

Il résulte de ces considérations que si notre colonne entend, bon pied bon œil, se faire autant l’écho des on-dits que des non-dits intrinsèques au projet de DCPM, il souhaite également refléter ou réfléchir ce qu’on pourrait en dire de manière extrinsèque.

Car si comme nous le recommande Duchamp, « il faut dire la crasse du tympan et non pas le Sacre du printemps », alors entonner la Marseillaise, c’est aussi bien chanter ce qui pourrait n’être qu’une Strasbourgeoise. Entre son titre original de Champ de guerre de l’armée du Rhin et celui que nous lui connaissons depuis que le bataillon des marseillais du 10 août s’en est emparé pour le consacrer, il y a - mutatis mutandis - autant de distance - en vrac - qu’entre le nord et le sud, la citoyenneté antique et le nationalisme moderne, la Méditerranée et l’Océan, la Canebière et une rue bourgeoise, Puget et Louis XIV, l’OM et le Musée d’Orsay 6, Tapie et l’Assemblée Nationale, Christian Poitevin (alias Julien Blaine) et Françoise de Panafieu 7, etc.
Ce hiatus - cet écart, entre risque et péril - celui-là même qui fait l’envergure de la rumeur selon Ripa, est aussi celui qui sous-tend les deux grandes ailes de la Fama ; lesquelles, d’après Virgile, sont parsemées d’innombrables yeux, bouches et oreilles 8. La meute des marseillais n’était rien d’autre que l’une des manifestations inopinées de cette entité, qui a su ainsi faire d’un appel au massacre, non seulement un sacre - un hymne -, mais surtout un « tube » à l’échelle de la planète ; bref, un mythe qui outrepasse largement les frontières de la ville puis de l’état qui l’ont vu naître, au point de voir son titre original falsifié, défiguré et déguisé ; mieux, transfiguré. Et voici pourquoi, outre un voile très fin et court, la trompette complète la panoplie de la Fama : de loin en loin, elle exalte, galvanise et célèbre tout ce qu’elle foule d’un pied léger. Comme son nom l’invente, elle rend fameux. Elle fait la réputation de n’importe quoi comme de n’importe qui. Et si son empire ne connaît pas de limite, c’est qu’à l’instar de son pendant ou de son double masculin - la rumeur, elle est douée d’une prétention coextensive à son indistinction native, à cette cécité qui est sa nécessité.

Force est dès lors d’admettre qu’en l’occurence la réputation des Marseillais n’est pas usurpée. C’est que Marseille est un hiatus historique, géographique, urbain, social, politique et économique... Tel est le secret de son « identité » tant controversée ; autrement dit, de cette réputation crasse que ses apologistes tout comme ses diffamateurs s’évertuent désespérément d’infléchir dans un sens ou dans un autre. Car elle s’avance masquée. Son costume raccommodé d’yeux d’oreilles et de bouches sans nombre en fait un être collectif et anonyme. Elle est légion. D’honneur ou d’infamie, peu lui chaut ; car L.H.O.O.Q. c’est aussi simple que ça. Et sa démesure lui vient précisément de ce qu’elle se tient au-delà ou en deçà de cette distinction et de ses avatars...

C’est en ce sens que, conformément à son essence, la rumeur n’est ici que pour être là-bas, n’est universelle que pour être « typique » ou même folklorique - sans jamais être touristique. Ceci, en réponse à cette autre rumeur qui circule au sujet de DCPM : il ne serait que l’expression « locale » de préoccupations « régionales »
... sous-entendues...marseillaises.

... dans une ville où mon pays / est tant lui-même qu’il semble un pays de rêve / avec la grande poésie du non-poétique / écrivait naguère Pasolini 9...

En effet. CQFD.
(à suivre.)

5 - Première édition en 1593. Cet ouvrage a été un véritable manuel à l’usage des artistes, du XVIIe s. au XIXe s. Cf. la réédition de celle de 1618, Nova iconologia, Fogola editore in Torino, 1991.
6 - Les logotypes respectifs de ces deux institutions pourraient en effet donner lieu à une étude comparée.
7 - Respectivement adjoints au maire délégués à la culture, à Marseille et à Paris.
8 - tel que le rapporte encore Ripa, op. cit.,Cf. supra, note 4.
9 - Pier Paolo Pasolini, Qui je suis, Poeta delle ceneri, Paris, éd. Arléa, 1994.

Voir le texte suivant