STAUTH & QUEYREL
 
En avril, mai et juin 1993 à la galerie Roger Pailhas de Marseille, Claude Queyrel et Pascale Stauth installaient trois “stands” : un camion dont les parois faisaient office de cimaises pour acceuillir des œuvres anciennes des artistes ; une cabane aveugle dont les cloisons étaient décorées de motifs géométriques colorés ; une copie conforme d’un mur -présentoir d’échantillons de matériaux préfabriqués tels que vus dans un magasin de bricolage. Ces constructions, conçues sur le mode de la collecte, réitéraient sur un mode métonymique l’espace et la fonction de ce que l’on appelle “une exposition”. Toutefois, en présentant au même moment dans une boutique voisine de la galerie, une “panoplie” vestimentaire créée en collaboration avec la styliste Laurence Trompat, les artistes tentaient d’échapper à ce huis-clos instauré par les modes de production et de diffusion des œuvres artistiques contemporaines que leurs “stands” avaient matérialisé. De la même manière, un catalogue, prenant la forme d’une compilation d’espaces publicitaires, annonçait l’exposition tout en fournissant la preuve d’une collusion entre les diverses instances de promotion artistique. On pouvait également y lire en guise de préface un texte du critique Jean-Charles Agboton-Jumeau, dont les prolégomènes théoriques avaient été annoncés sous couvert d’une publicité dans Galeries Magazine (1). En énonçant, à partir d’un point de vue qui lui était propre, les finalités d’une démarche à laquelle il participait, il assumait là d’une manière inédite la fonction de prospective attachée à l’exercice de la critique. C’est ce type d’engagement, prenant en charge avec toute la distance requise, les modalités de son exercice, que Stauth et Queyrel tentent de faire naître, au nom de leur projet “Des costumes pour Marseille”(2). L’affiche-manifeste, simultanément placardée en avril 1994 sur la vitrine marseillaise et sur les cimaises parisiennes de la galerie Roger Pailhas, tout en octroyant une notoriété publique à ce projet, permettait d’en divulguer les termes. On pouvait en effet y lire : “Des costumes pour Marseille est une proposition (qui) s’adresse à toute personne physique ou morale”, “la collection rassemble les contributions des participants à l’exposition”, “une et indivisible
la collection est soumise aux termes d’une convention”. Deux mois plus tard la même pétition de principe fera la couverture d’un bulletin gratuit édité par l’association “Des costumes pour Marseille”. D’autres numéros de ce bulletin (quatre à ce jour) seront l’occasion de contributions nouvelles qui, chacune à sa manière, rendra compte des horizons pratiques et théoriques du projet. Parallèlement d’autres œuvres s’élaborent ; il serait question par exemple de santons revus et corrigés par le costumier Guillotel, de rushs de films tournés à Marseille par Bertrand Blier, d’un drapeau dessiné par le groupe de supporters de l’Olympique de Marseille, les T. Birds, en collaboration avec les artistes(3)… Bien que l’on ignore encore au moment où sont écrites ces lignes, quelles seront les œuvres effectivement présentées au FRAC PACA, on peut d’ores et déjà parier sur ce que sera leur caractère commun : leur valeur d’usage obligera à prendre en considération leurs qualités formelles. Ni exhibits illustrant un propos, ni ojet d’art d’abord préoccupé par l’originalité de sa signature, ces œuvres, issues de pratiques multiples et réalisées au nom d’un processus qui déborde largement leurs destinés individuelles, seront mobilisatrices d’énergies, de compétences, de sensibilités… Et l’on peut constater que cet élan, pour paraître bien ordinaire n’en est pas moins créateur de formes ; formes plastiques, mais aussi formes de savoirs, de comportements, de sociabilité…
Mais est-ce là spécifiquement de l’art ou cela relève-t-il plus généralement de la culture ? L’expérience menée parallèlement par les artistes à Frais Vallon, en ménageant à outrance la confusion, permet de soulever plus radicalement la question. En juin 1994, des habitants de ce quartier de Marseille ont demandé à Stauth et Queyrel de les aider à réaliser leur dessein, montrer dans leur cité, leurs créations : maquettes de bateau, canevas, automates, poèmes, coiffures, vètements, etc(4). Cette résolution collective, pourtant bien modeste, représentait plus que les “œuvres” et les “artistes”, un enjeu véritable pour l’ensemble des partenaires(5). Le travail de Stauth et Queyrel a donc été de prendre en charge la part éminement politique du projet. Porte-paroles, chefs d’orchestre, médiateurs, ils ont organisé des réunions, assuré l’accrochage des œuvres et, bien entendu, négocié pour obtenir des lieux, des crédits, des autorisations. Clef de voûte de cette demarche, la conception d’un blason pour la cité de Frais Vallon. Le motif rouge et jaune de cet emblème est une tour masquée, inspirée de la bien réelle “Tour de la Sorcière” connue de tous les enfants de la cité. Ce blason, monté sur une affiche annonçant l’exposition et parée des couleurs de Marseille, est également mis en vitrine au cœur de la cité phocéenne, à la station de métro Vieux Port.
On l’aura compris, ce qui fait œuvre pour Stauth et Queyrel ce ne sont pas les objets pour eux-mêmes, mais ce que leur création inaugure comme relations aux choses et aux autres ; en un mot, leur destination.

Annie Chevrefils Desbiolles, in Art Press n° 198, janvier 1995




(1) Publicité parue dans Galeries Magazine, avril-mai 1994, p. 24.
(2) Hôtel Meurice, Paris, vernissage de l’exposition : 2 décembre ; exposition du vernissage, galerie Roger Pailhas, Paris : 6-31 décembre 1994 ; “Des costumes pour Marseille” participent à l’exposition collective, MAC, galeries contemporaines des Musées de Marseille, du 6 janvier au 6 mars 1995 ; Frac Paca, Marseille, exposition 28 janvier-1er mars 1995.
(3) Participent également à l’exposition les artistes Bartolani et Caillol, Klaar van der Lippe, un artiste anonyme, la styliste Lulu Trucmuche, le marseillais Tom, etc.
(4) “Exposition à Frais Vallon”, ancienne pharmacie, galerie marchande, Marseille (13e), du 22 au 29 octobre 1994.
(5) Partenaires du projet : le comité des fêtes, la ville de Marseille, le réseau des transports marseillais, habitat Marseille provence, le centre social, l’institut de la mode de Marseille et le centre de ressources de Frais Vallon.

Des costumes pour Marseille 1994
Affiche-manifeste, 120 x 80 cm, signée par les contributeurs de l'exposition : Bartolani/Caillol,
J. Colonna, P. Guillotel, L. Trucmuche, Stauth & Queyrel, Les T. Birds, Tom, Y. Trapp, K. Van Der Lipp

Porte-bulletins
Vue de l'exposition Des costumes pour Marseille, Frac Paca, Marseille, 1995
Photographie Stauth & Queyrel
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