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ARTISTES
DE A à Z


Denis BRUN 

Vues de l'exposition RECONSTITUTION DE LA LIGUE DISSOUTE, Musée Muséum de Gap, 2011

Art comptant pour rien.
Si vous lisez ces mots, c’est parce que je présente des lapins en céramique (Lapunks) dans un musée, dirigé par de vraies personnes réelles, qui croient en mon travail et qui m’ont demandé sans aucune menace, d’écrire ce que je voulais.
C'est vrai, il n’y a pas que l’art, il y a la vie, l’écriture, mais aussi cette connerie de cyber-existence de mes deux, qu’on ne peut plus ignorer sans risquer de passer pour le dernier des abrutis, associal et mysanthrope.
J’ai 444 amis virtuels et je tiens à conserver ce nombre pour sa phonétique.
Pourquoi des lapins en faience ? c’est venu comme ça, sans raison valable.
Ou alors c'était une excuse pour disparaître juste un instant afin que mes journées se déroulent autour d’un truc technique et physiquement différent.
Cela s’est produit durant deux étés consécutifs à Monaco, en face du Casino, avec vue sur la mer, dans un incroyable endroit qui s’appelle le Logoscope et qui se trouve à l’intérieur d’une ancienne banque.
Il y a vraiment pire comme lieu de résidence et de production.
En général, j’arrivais en bus de Nice le matin vers 9h30, écrasé par le sommeil sur les 2 derniers sièges lattéraux, avant la porte de sortie centrale.
Puis boulot, café avec Agnès Roux, la directrice, et retour le soir pour 1€.
Entre chaque journée d’atelier, j’avais une vie parallèle assez fatigante et parfois, il m’était très pénible, voire impossible, de me concentrer sur autre chose que les échos de mes excentriques faits et gestes de la veille.
Mon corps lui, curieusement, arrivait toujours à exécuter les bons mouvements pour manipuler la terre et passer les émaux.
C’est là que j’ai commencé à réaliser que je n’étais peut-être pas fait pour tout essayer, sous prétexte que c’était légal ou que personne ne pouvait m’en empêcher.
Mais j’ai quand même continué encore longtemps à me perdre et à dériver dans un tourbillon subversif de plaisirs divers et variés, en compagnie d'êtres humains tous plus différents les uns que les autres, avec pour seul point commun le fait qu'ils pensaient bien me comprendre, me cerner.

Au fait, je ne sais pas si vous connaissez ma grande amie Caroline, dont le père faisait partie d’un redoutable groupuscule d’extrême droite dissout au début des années 80... Bref, elle devait dormir chez moi jeudi dernier, donc je lui avais laissé le double de mes clefs pour qu'elle soit autonome.
Fidèle à son habitude d'éternelle fugitive, elle est repartie précipitamment en gardant mon trousseau que j’ai du aller rechercher quelque part en Avignon, dans une grande maison qui, de par son aspect lynchien, faisait froid dans le dos.
La dernière fois que j’avais vu Caroline avant qu’elle ne migre de Nice en Espagne, puis au Mexique, c’était un soir de fête de la musique en 2008.
Je venais de passer 2 mois à New York (échange d’appart) et j’essayais d’envisager une trève avec mes diverses névroses. La plus prégnante s'apparentant à la nostalgie fantasmée d’un inaccessible rêve américain incarné par une paire de Nike jaunes vernies ainsi qu'une dizaine de boites de paillettes multicolores achetées dans un 99 CENTS et un énième ticket de loterie pour la carte verte.
J’avais aussi ramené quelques exemplaires de mon 1er catalogue monographique fraîchement édité, qui déchirait sa race, mais dont tout le monde se foutait pas mal de Chelsea à Brooklyn en passant par le Consulat Français et Vice magazine.
Jétais devenu un «beautiful loser» qui se la jouait en mode mineur.
Normalement, c’est toujours pourri les fêtes de la musique, mais cette fois-ci, alors que je me préparais à ne rien faire à part contempler le vide de ma journée, j’avais reçu un appel hystérique venant d’un portable inconnu.
Caroline était grave défoncée au volant de sa voiture et s’était peaumée sur l’autoroute en allant, je cite, à Toulon pour voir un concert (je n'osais pas même imaginer dans quel trip à choix multiples elle semblait se débattre).
Deux heures terriennes plus tard et contre toute attente, elle était arrivée entière à Marseille, morte de rire, et proposait de venir me dire bonjour.
Ouais, après tout pourquoi pas... Je savais qu’elle allait bientôt partir vivre en Espagne et bon sang, elle était LA très bonne copine de toujours qui m’avait sauvé la vie, des années auparavant, en empêchant la moitié de mon entourage de m’expédier par la force en cure de sommeil dans un HP niçois.
Avec le recul et à leur place, j’aurais peut-être fait pareil, voire pire.
Il est vrai qu'en ce temps là, je touchais le fond d'un gouffre de tristesse.
Entre deux crises d'agoraphobie et d'hyper créativité, j'étais chimiquement assisté, dépourvu de sensation de faim et de froid.
Quant à l’alcool, aux antidépresseurs et à l’épuisement moral, ils ne font jamais bon ménage avec la MD et le café, que je buvais par litres.
Dès l'ors, il ne faut pas s’étonner si l’on se prend pour une télécommande recevant des messages cryptés provenant du petit écran ou de la radio, et que l’on voit en chaque personne portant des lunettes de soleil, un ange gardien au sens mystico-pénitentiaire du terme, toutes proportions gardées.
Longtemps après ces mésaventures déformantes, l'inusable Caroline débarquait donc chez moi, accompagnée d'une fille presque invisible avec qui nous avions bu, s'il en est, le champagne des retrouvailles.

Ah oui j'oubliais ! après 7 ans d’abstinence expérimentale, je m’étais remis, quelques semaines auparavant, à consommer de la bière dans les "bars à ours" du sud ouest de Manhattan, pour y faire des rencontres improbables.
C’est aussi à cette époque que j’avais renoué avec le vin rouge chez Ingrid M et Terrence K, bons vivants d’Alphabet City et modèles d’humanité, qui me laissaient toujours repartir de chez eux en état d’ébriété avancée, si bien que j’arrivais à l'appart de la 137ème rue, prêt à gerber à la moindre contrariété.

La bouteille de champ liquidée, on était repartis en caisse à l’Estaque, et on avait assisté à un très mauvais concert de pseudo-jazz, avec une chanteuse qui geignait lamentablement plus qu’elle ne chantait et qui bougeait comme une apprentie strip-teaseuse engagée à contre emploi dans une kermesse de village.
Je crois qu’on s’est pas mal foutu de sa gueule, puis on a commandé d'autres bières avant de rentrer rue du Chevalier Roze (à moins que l'on soit tous morts sur la route du retour et que je sois un fantôme qui s'accroche à ses souvenirs).
Toujours en plein speed, on a refait le monde une bonne partie de la nuit et le lendemain on s’est dit au revoir en sachant que même dans 10 ans, on reprendrait probablement la conversation à l’endroit précis où on l’avait laissée.
Que sommes-nous devenus après que j’ai refilé le double de mes clefs à Caro en lui souhaitant une bonne nuit, je ne m'en souviens plus et je m'en fiche un peu.

Mais pendant que j’écris ces pauvres mots, un putain de nuage radioactif passe
au dessus de nos têtes.

Combien d'ectoplasmes se baladent déjà dans ce cloud ?

It's happening again... fuck ! "
 
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