Avertissement :
Documents d'artistes a demandé en 2001 à Catherine Macchi de Vilhena, critique et enseignante en histoire de l'art de poser un premier regard sur la documentation.
En 2003,
Maxime Matray, artiste et critique, expose ici ce que documentsdartistes.org donne à voir et produit comme lecture de l'art contemporain.


Maxime MATRAY

Donner à voir la contemporanéité, voilà sans doute la plus flagrante réussite de l’entreprise « Documents d’Artistes ». Cet espace et ce temps restreints (disons respectivement « Paca » et « vingt-et-unième siècle » pour faire court, ajoutons « les nôtres » pour faire impliqué), quelques artistes en occupent les avant-postes, y fouissent ou les arrosent, les malmènent parfois. Ce qu’on a appris à connaître de ces artistes (et de tous les autres au final, par extension) s’étire en général à la verticale de l’actualité, s’accroche et s’étage aux mâts de la chronologie et des généalogies versatiles ; un coup chasse l’autre, la fuite vers la capitale et le ponant reste la norme, la presse et le catéchisme des galeries y participent. Le génie pragmatique de « Documents d’artistes » aura été d’infléchir la direction du regard : proposer une tranche horizontale de l’état de l’art en « Paca du vingt-et-unième siècle » (mais l’expérience devra ultérieurement être étendue au reste, entendez-moi). Il s’agit, aux modèles historiographiques hâbleurs et dominants, d’opposer une géographie empirique et taciturne. Empirique parce qu’aucune planification préalable n’oriente les commissions de sélection, sinon les appétences subjectives et/ou encyclopédiques des membres séparément, et non-bavarde parce que les artistes sont invités à définir eux-mêmes les lexiques dans quoi le parler-d’eux se tiendra. Le site Internet de «  Documents d’artistes », in fine, agit le rhizome de tout ça, relie les points, tend les filins, déploie les passerelles et les ponts ; mon tout ressemble au Livre de sable de Borges, d’épaisseur infiniment divisible, proposant à la consultation un ouvrage toujours en avance d’une longueur sur sa propre écriture. Et l’ensemble finit par s’apparenter aussi, si on le reluque d’un peu loin, à un organe énorme, plein d’images et de son, de goûts, d’associations, d’ego, de lapsus et schizoïde par dessus le marché. Mais je ne crois pas que l’art contemporain gagne à être fréquenté d’une autre manière.
Maxime Matray, 2003



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"Catalogue d'artistes"
un texte de Catherine Macchi de Vilhena


Madamina, il catalogo è questo
delle belle che amò il padron mio :
un catalogo egli è che ho fattio ;

osservate, leggete con me 1


Il y a dans la très sérieuse entreprise de catalogage de l'association Documents d'artistes une irrépressible logique de condensation et de dilatation qui confère à cet espace de documentation sur l'art contemporain une succession d'états définitivement provisoires. Il est, en effet, question de circonscrire, avec une méthodologie toute scientifique, une réalité sociale et géographique particulièrement hétérogène et fluctuante en répertoriant les artistes de la région Provence - Alpes - Côte-d'Azur. La belle affaire ! Un catalogue d'artistes donc, un recensement en perpétuel devenir, celui d'une population mobile et instable par excellence.

Conçue au départ comme un service de documentation et de diffusion  de la création artistique, cette initiative se donne un double objectif : faire un état des lieux de l'art contemporain en région et servir d’interface entre les artistes et les professionnels de l’art et, plus largement, les publics. Si, au fur et à mesure de sa mise en place, Documents d'artistes s’avère bien jouer comme un outil de savoir et comme un accélérateur des relations des artistes avec le milieu de l’art, l’entreprise affiche très rapidement une complexité inattendue. D’une part, elle pointe l’extrême densité de la création artistique dans la région P.A.C.A. et, d’autre part, elle en montre la très grande diversité. La mise en oeuvre de cet inventaire, à ce jour unique en son genre, soulève une série de questions sur le plan de l’approche documentaire qui en font un lieu expérimental, véritable laboratoire d’étude sur la présentation de l’art contemporain.

D’emblée se pose le problème de la sélection des artistes. De prime abord, cela paraît plutôt simple, il suffit de lister les artistes contemporains qui sont liés de manière significative à la région. Mais très vite affleurent une série d’interrogations qui donnent l’ampleur de cette tâche documentaire. Qu’est-ce qu’un artiste au juste ? À partir de quel moment acquiert-on ce titre ? Y a-t-il des facteurs d’exclusion du milieu artistique ? Quels types de réseaux convient-il de représenter ou d’exclure dans cette documentation et pour quelles raisons ? On le voit, fuyant et imprécis, l’objet du catalogue oppose quelque résistance à l’étude.

Il convient donc d’affiner la sélection en promulguant des critères de choix à la fois méthodiques et souples, quelque chose d’analogue à l’idéal Pur che porti la gonnella  de Don Juan qui suffisait à valider l’élection d’une conquête, précieuse statistique que le brave Leporello estampillait aussitôt dans le catalogue très convoité. La solution Documents d'artistes semble l’avoir trouvée sous la forme d’une double contrainte qui exprime la volonté de donner à voir un panorama artistique de qualité, tout en s’ouvrant à des pratiques alternatives. L’attention portée à des modèles esthétiques non dominants étant une solide garantie de se prémunir de la rédaction d’un annuaire convenu de l’art contemporain.

Dans un premier temps, Documents d'artistes a donc souhaité aller au-delà de l’actualité artistique montante, en prenant le risque de présenter le travail de très jeunes gens à peine sortis des écoles d’art, parfois d’artistes autodidactes ou en marge des circuits institutionnels. Dans tous les cas, il est apparu important de donner un espace d’expression à des artistes sans réel parcours ou presque. Et on le sait : sans curriculum vitae pas d’exposition, sans exposition pas de curriculum... Or documenter un travail revient déjà, en partie, à remédier à cette douloureuse absence de regard. Puis, dans un second temps, il faut se rendre à l’évidence : on ne peut passer sous silence les artistes historiques sous peine de donner une vision parcellaire du paysage artistique de la région et d’amputer les belles filiations qui font la fierté des artistes de renom et le sens de l’histoire et, ce, même si dans le fond ces derniers ne nécessitent pas réellement une telle entreprise médiatique.

Les grands axes de la documentation définis, il reste à trouver un outil de travail capable de mettre en acte le catalogage de cette réalité instable et proliférante. Seul un site internet semble alors en mesure de coller avec l’idée d’un catalogue infini. Modulable par excellence, la réalité virtuelle est prête à assumer les incessants repentirs du présent. De plus, le net coïncide doublement avec les objectifs de Documents d'artistes car il est fondé sur une idée démocratique : le réseau se veut accessible à tous dans ce village global qu’est devenu le monde. La documentation ciblera donc divers publics, du galeriste à l’institutionnel, en passant par le collectionneur et l’amateur éclairé, et, pourquoi pas, le chercheur universitaire ou simplement l’étudiant en art et le curieux. Voilà donc la question de la diffusion optimisée. Pour les récalcitrants à l’ordinateur - mais ils ne sont plus très nombreux - un espace de documentation sur papier est aménagé dans les locaux de l’association.

On définit donc une charte graphique, actuelle et lisible, qui puisse servir au mieux les intérêts des uns et des autres : artistes et public. On songe à un espace capable de fonctionner comme un site personnel, directement accessible, pour chaque artiste, mais que l’on puisse mettre en relation de manière thématique avec d’autres pratiques. Entièrement conçu avec la collaboration de l’artiste, chaque dossier représente un moment unique et privilégié au cours duquel sont soulevées de nouvelles questions sur son élaboration. Une base de donnée permet d’accéder aux dossiers d’artistes selon des critères tels que le nom, l’implantation géographique, le domaine d’expression ou les mots d’artistes. L’ensemble est réactualisé annuellement pour ce qui est des textes et tous les deux ans en ce qui concerne les images.

Le dossier d’artiste se déploie en trois volets : cinq reproductions d’oeuvres significatives le plus souvent annotées, une biobibliographie rigoureuse qui rend compte des activités de l’artiste dans son entier afin de proposer de lui un portrait social au-delà de sa pratique artistique et, pour finir, un menu de repères qui constitue le noyau dur de la réflexion sur son travail. On trouve dans les repères plusieurs entrées : les mots index, les techniques et matériaux, les champs de référence, les repères artistiques et un texte d’introduction à l’oeuvre écrit, d’une manière générale, par l’artiste. Les champs de référence et les repères artistiques représentent indubitablement la partie la plus riche et la plus novatrice du dossier. Cette parole donnée à l’artiste montre sa vision de l’histoire toute subjective sous la forme de combinaisons artistiques et culturelles ouvertes et souvent ludiques, mais d’une extrême importance pour la compréhension de l’oeuvre.

Une machinerie médiatique aussi ambitieuse devait nécessairement intimer une forme de repli. Il est vrai que la question contenue dans ce catalogue qui semble vouloir rivaliser avec l’écriture de l’histoire, est on ne peut plus ardue : que restera-t-il de tous ces travaux d’artistes ? Parce qu’elle a compris l’enjeu terrible de ce paradoxal programme de catalogage du présent, l’équipe de Documents d'artistes a souhaité rester extérieure à la sélection des dossiers. C’est pourquoi elle a constitué un comité composé de huit professionnels de l’art contemporain provenant de divers secteurs auxquels elle a assigné le choix des artistes.
À l’heure actuelle, nul ne peut prédire quelle sera la part de l’initiative de Documents d'artistes dans la reconnaissance des artistes représentés. Entre rencontres forcées et hasard des rencontres, c’est une vieille histoire que celle de la postérité. Duchamp en soulignait déjà brillamment les limites, posant par là-même la question de la validité de l’histoire. Il y a, toutefois, dans ce projet presque philanthropique de Documents d'artistes un véritable désir que cette expérience de catalogage in progress puisse fonctionner comme un lieu de transition avant une carrière. C’est la raison pour laquelle, l’association met à la disposition des artistes des informations propres à la gestion de leur vie professionnelle et elle va jusqu’à organiser des colloques autour de questions pratiques liées au statut d’artiste.

On se trouve ainsi clairement coincé entre le néant et l’histoire dans un espace intermédiaire que l’on pourrait définir comme un moment de sursis ou simplement comme le lieu de la vie. Nous sommes entre le ratage et l’histoire, et ce n’est pas si désagréable. Nous sommes là où tout est encore possible, entre la bibliothèque des écrits non publiés de L’Avortement de Brautigan et un dictionnaire de la réussite sociale et historique dont le modèle remonterait à Vasari. Or curieusement, cet inventaire paradoxal qui opère avec une forme de dysfonctionnement programmé et qui s’avoue comme un espace possible de l’oubli, pose de nouvelles conditions de l’écriture de l’art.


Catherine Macchi de Vilhena, janvier 2001
(historien d’art, professeur d’histoire de l’art à l’École Municipale d’Arts Plastiques de Nice et de Monaco, correspondante pour Artpress)

 


1“Petite Madame, voici le catalogue des belles qu’a aimé mon maître : c’est un catalogue que j’ai fait moi-même ; regardez, lisez avec moi.” Lorenzo da Ponte, Livret du Don Giovanni de Mozart.

2 À titre d’exemple, il suffit de songer à ces jeunes gens qui abandonnent le milieu artistique dans les années qui suivent leur formation, las de la précarité de leur condition.

3 Documents d'artistes est un service gratuit aussi bien pour les artistes que pour le public. Cette initiative est soutenue par les pouvoirs publics :
Ministère de la Culture-DRAC Paca
Région Paca
Conseil Général

4 “Pourvu qu’elle porte une jupe”.