Guillaume CHAMAHIAN 

Guillaume Chamahian est un artiste plasticien autodidacte qui vit et travaille à Marseille. Son travail est présenté par la galerie Analix Forever à Genève et il collabore avec la galerie Lhoste Art Contemporain à Arles.
De 2011 à 2016, il a été le fondateur et le directeur artistique du festival Les Nuits Photographiques à Paris dédié aux films-photographiques et à l'image expérimentale.
Ses recherches, à la croisée de l'art conceptuel et de l'investigation, sont une archéologie visuelle et iconographique. Ses oeuvres mêlent photographies, maquettes, sculptures, vidéos, textes, mots, sons majoritairement sous forme d'installations.

Son travail a été présenté aux Rencontres d'Arles, au Musée de L'Élysée à Lausanne, aux Archives Nationales à Paris, au Musée Abderrahman Slaoui à Casablanca, au salon Approche à Paris et à Photo-Basel, à la galerie Superficie à Barcelone, au Centre Photo Marseille, au centre Le Bleu du Ciel à Lyon, etc.







Voilà l'image de ce procès. Tout est vrai et rien n'est vrai !
— Albert Camus, L'Étranger, 1942


Malgré la force de l'imaginaire et les stratégies – conscientes et inconscientes – de déni ou de protection, il n'y a pas d'ailleurs où détourner le regard pour échapper à ce monde émaillé de conflits qui révèlent diverses facettes de la cruauté de l'homme et de sa barbarie. La violence se perpétue depuis des millénaires imprégnant les vies autant que les paysages. On ne peut taire ni oublier son héritage trop longtemps : d'une façon ou d'une autre, il finit par sourdre ou éclater, fissurant les tabous et les silences.
Dans sa pratique, Guillaume Chamahian confronte la part la plus sombre de l'histoire récente et les traumatismes qu'elle a induits, notamment par le prisme des guerres – en Syrie, Sous les balcons fleuris (2013-23) – et des génocides – Khmers Rouges, Sombre mémoire (2010) ; Shoah, L'histoire ne se répète pas, elle fait des gosses (2012) et Bosnie, Four elements (2010). En interrogeant la fabrique des images, l'artiste enquête sur les mécanismes du pouvoir, de sa transmission et de sa continuité dans des contextes politiques, historiques et géographiques variés. Plongeant dans le chaos du monde, son travail examine la banalité du mal et considère les monstres ordinaires tapis dans l'obscurité, tantôt endormis, tantôt affamés. « C'est alors qu'émerge l'autre beauté, la beauté si étrangement belle de porter son autre, qui est la douleur la plus antique. »

Des vues satellites de la terre, live camera de sites naturels et de rues, écrans de surveillance ou live stream, jusque dans l'intime d'individus exhibant, sans complexes, leur quotidien comme leurs organes par realcam, le rythme visuel et narratif de Et 1000 yeux qui guettent le monde (2024) donne le vertige. Sa litanie hypnotique évoque le flux constant d'images et de données dont nous sommes abreuvé·es. Leur prolifération et viralité, leur oubli plus ou moins immédiat par un effet d'écrasement, peut rendre leur authentification difficile. D'abord documentaire et historique, la photographie s'est pourtant construite comme porteuse de réalité et de vérité – deux notions rarement accordées au singulier. Que signifie alors, aujourd'hui, la formule « la preuve par l'image », dans un contexte où celles-ci sont brandies, tour à tour, par des militants de justice sociale et environnementale comme par des négationnistes ou complotistes ?

Ces ambivalences et la puissance paradoxale des images fascinent Guillaume Chamahian, sans pour autant qu'il ait confiance en elles. Là où elles peuvent sensibiliser, garder trace, voire témoigner, elles savent aussi mentir, désinformer ou anesthésier lorsqu'elles sont répétées ad nauseam. La plupart de ses oeuvres accentue la friction inhérente entre représentation, perception et manipulation du réel et souligne notre ambigüité, oscillant entre voyeurisme et apathie. Le plasticien dénonce la propagande de façon ludique avec les diptyques aux sept différences de Seven mistakes (2007) et les puzzles de Sous les balcons fleuris qui reprennent des photographies de la famille el-Assad, les pièces manquantes du visage de Bachar pointant le recours du pouvoir syrien à une agence de relations publiques pour lisser son image. Les figures paternelle, étatique et du mal se confondent dans ces compositions familiales classiques où le patriarche pourrait être remplacé par n'importe quel autre homme. Dans cette veine, il s'attaque aux ressorts qui façonnent les images médiatiques et se penche sur les fake news dans sa vidéo Oussama aux Bahamas (2016) où des photomontages dévoilent la vie présumée du terroriste sous les tropiques. La couverture visuelle des événements infléchit leur analyse et les récits qu'en fait l'histoire dominante. L'artiste explore ainsi l'imaginaire collectif, recréant l'hébétude des attentats du 11.09.2011 via la cacophonie, en boucle, des tours du World Trade Center s'effondrant telles que diffusées par les journaux télévisés de 127 pays – Breaking news (2016) – ou révélant les associations entre nos souvenirs et des faits historiques marquants – Vous étiez où ce jour-là ? (2007) nous replonge dans les manifestations de la place Tian'anmen, la chute du mur de Berlin et le premier pas de Neil Armstrong sur la lune.

En filigrane, Guillaume Chamahian s'émeut que la représentation de la violence ne produise plus d'électrochocs et que la bascule du côté où l'impensable devient réel soit si facile. L'accumulation de preuves visuelles les vide-t-elle de sens, annihilant leur valeur ? Peut-être qu'aujourd'hui, à travers les médias conventionnels et les réseaux sociaux, les images participent de l'escalade... Autrement, comment comprendre que le travail de témoignage et de mémoire dans lequel s'engagent celles et ceux qui documentent l'horreur ne prévienne pas la répétition de massacres ? La lisière fine entre bourreau, victime et complice obsède l'artiste. Il n'oublie pas qu'« un simple geste et d'un côté c'est la mort immédiate, de l'autre, une vie tous les jours en suspens ». Pour calmer la peur et conjurer l'impuissance, son geste de création est un remède. Il signe aussi une forme de responsabilité, ses oeuvres portant la voix de celles et ceux qui ne l'ont pas, ou plus. Ainsi, le plasticien parcourt-il les nombreux clichés du rapport César sur les victimes du régime syrien, pour garder les traces d'identification de ces personnes. Il en tire Nom de Code César (2020), un livre épais qui illustre combien sa pratique est hantée par des absences présentes. Ses fantômes révèlent notre rapport aux images : celui d'une société contemporaine qui néglige l'humanité en partage.

Dernièrement, le plasticien s'est éloigné du champ visuel strict. Dans Effacer le monde (2024), inspiré par le caviardage (aussi appelé poésie de l'effacement en anglais), il transforme les unes du journal éponyme pour faire émerger de nouveaux titres « accrocheurs ». Image pour inciter (2025) poursuit son exploration textuelle : il demande à un générateur de produire des prompts décrivant des photographies historiques marquantes. Guillaume Chamahian observe comment saisir le monde autrement, par les mots, le ressenti, l'imaginaire – parlant des images sans elles, mettant de la distance avec leur omniprésence, afin de retrouver de la clarté et d'agir. Sa quête d'autres grammaires et son interrogation autour de l'image manquante font écho à l'impossibilité d'une explication à la violence des hommes. Pour lui, l'existence est insignifiante, presque grotesque – dans l'interstice entre naissance et mort, on s'agite pour combler le vide. Et pourtant... il y a une puissance de vie qui nous surpasse. C'est après cette force et cette capacité de réinvention qu'il court, tout comme après le potentiel des images comme éternel recommencement.

Clelia Coussonnet, 2026

Texte produit par le Réseau documents d'artistes avec le soutien du Centre national des arts plastiques, 2024
Voir aussi sur le site du Réseau documents d'artistes : reseau-dda.org








Here we have a perfect reflection of this trial: everything is true and nothing is true!
— Albert Camus, The Stranger, 1942

Despite the power of imagination and the strategies — conscious and subconscious — of denial or protection, there is no elsewhere to turn our gaze away to escape this conflict-ridden world that reveals various facets of mankind's cruelty and barbarity. Violence is perpetuated throughout the millennia, pervading lives and landscapes alike. One cannot stifle or forget one's heritage for too long: in one way or another, it eventually wells up or breaks out, cracking taboos and silences.

In his practice, Guillaume Chamahian confronts the darkest parts of recent history and the trauma they have induced, particularly through the lens of wars — in Syria, Sous les balcons fleuris [Under the flowered balconies, 2013-23] — and genocides — Khmer Rouge, Sombre mémoire [Dark memory, 2010]; the Holocaust, L'histoire ne se répète pas, elle fait des gosses [History doesn't repeat itself, it has kids, 2012] and Bosnia, Four elements [2010]. By questioning the construction of images, the artist investigates the mechanisms of power, its perpetuation and its continuity in diverse political, historical and geographical contexts. His work delves into the world's chaos to examine the banality of evil and reckon with the ordinary monsters lurking in the shadows, sometimes asleep, sometimes ravenous. “That is when the other beauty emerges, a beauty so oddly beautiful from carrying its alter ego, which is the most ancient of pains.”

Satellite views of the Earth, live camera feeds of natural sites and streets, surveillance screens or live streams, down to the intimacy of individuals unabashedly exhibiting their everyday lives and their organs via realcam: the visual and narrative pacing of Et 1000 yeux qui guettent le monde [And 1000 eyes watching the world, 2024] is dizzying. Its hypnotic litany is reminiscent of the continuous influx of images and data we are bombarded with. Their proliferation and virality, and the way they are more or less immediately replaced and forgotten, can make their authentication difficult. At first documentary and historical, photography established itself as a bearer of reality and truth — two notions seldom made to agree in the singular. So what does the phrase “visual proof” mean nowadays, in a context where these images are in turn brandished by social and environmental justice activists and Holocaust deniers and conspiracy theorists alike?

These ambivalences and the paradoxical power of images fascinate Guillaume Chamahian, although he does not actually trust them. While they may raise awareness, keep records, and even bear witness, they can also lie, misinform or have a numbing effect when repeated ad nauseam. Most of his works accentuate the inherent friction at play between the representation, perception and manipulation of reality, and highlight our ambiguous relation to them, oscillating between voyeurism and apathy. The artist playfully denounces propaganda with his spot-the-difference diptychs (Seven mistakes, 2007) and jigsaw puzzles (Sous les balcons fleuris) of the al-Assad family, the missing pieces of Bashar's face pointing to the Syrian regime's use of a public relations agency to polish its image. The figures of the father, the State and Evil merge together in these classic family portraits where the patriarch could be substituted for any other man. In the same vein, he addresses the mechanisms that shape media images and more specifically the subject of fake news in his video Oussama aux Bahamas [Osama in the Bahamas, 2016], in which photomontages uncover the presumed life of the terrorist in the tropics. The visual coverage of events inflects their analysis and the narratives that dominant history constructs around them. In this regard, the artist explores our collective imagination by recreating the shock of the September 11 attacks through the looped cacophony of the Twin Towers collapsing as it was broadcast on news bulletins in 127 countries — Breaking news (2016) — or by revealing the associations between our recollections and memorable historical events — Vous étiez où ce jour-là ? [Where were you on that day?, 2007] takes us back to the Tiananmen Square protests, the Fall of the Berlin Wall and Neil Armstrong's first steps on the Moon.

Between the lines, Guillaume Chamahian is troubled that the depictions of violence no longer produce shocks and that the shift towards the tipping point where the unthinkable becomes reality is so easy. Does the accumulation of visual proof void it of meaning and thus annihilate its value? Could it be that, today, the use of images in conventional and social media is contributing to this escalation? Otherwise, why is it that the work accomplished by those who collect testimonies, preserve memories and document horrors does not seem to be able to prevent the recurrence of massacres? The artist is obsessed with the tenuous divide between persecutor, victim, and accomplice. He always keeps in mind that “a simple gesture means immediate death on the one hand or a life hanging in the lanace every day on the other”. To quiet his fear and ward off the feeling of powerlessness, his act of creation is a remedy. It also marks a form of responsibility, in that his works carry the voices of those who do not, or no longer, have any. For instance, the artist scoured the many photographs contained in the César report on the Syrian regime's victims in order to preserve traces of their identities. The result of this process is a hefty book, Nom de Code César [Code Name César, 2020], which illustrates how much his practice is haunted by present absences. Chamahian's ghosts reveal our relationship to images: that of a contemporary society which neglects our shared humanity.

Lately, the artist has moved away from the strictly visual realm. In Effacer le monde [Erasing Le Monde, 2024], inspired by the practice of blackouts (also called erasure poetry), he altered the front pages of the eponymous newspaper to create new, “catchier” headlines. In Image pour inciter [Image to incite, 2025], he continues his textual exploration by asking a generator to produce prompts describing significant historical photographs. Guillaume Chamahian observes how we might understand the world differently, through words, feelings, and the imagination — speaking of images without them, distancing ourselves from their omnipresence, in order to regain clarity and act. The artist's quest for alternative grammars and his questioning of the missing image echo the impossibility of explaining human violence. For him, existence is insignificant, almost grotesque — in the interstice between birth and death, all we do is writhe around in attempts to fill the void. And yet... there is a life force that transcends us. It is this force and ability to reinvent ourselves that the artist chases after, as well as the potential of images as sources of an eternal new beginning.











Portrait JE SUIS GUILLAUME CHAMAHIAN / Barbara Polla, Anne Kerner / Artvisions production