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ARTISTES
DE A à Z


Floryan VARENNES 

Para Bellum1
Si le motif renvoie à des notions de répétition ou d'ornement, il connote également l'idée de prétexte ou le fait de prendre part à un état de guerre reconnue. L'exposition Motifs belligérants manifeste cet état de conflit interne et qui s'ignore, elle procède de raisons les plus certaines, mais elle opère en secret, par contamination des imaginaires. C'est dans ce contexte d'oppositions permanentes que navigue l'oeuvre de Floryan Varennes. Entre séduction et aversion, clinique et torture, lumineux et obscure, l'artiste puise dans le répertoire d'un médiévalisme idéalisé un ensemble d'objets politiques ou de constructions sociales, irriguant notre époque contemporaine. Si ces perceptions lointaines fonctionnent par réminiscences, elles véhiculent bien davantage des valences positives, pétries de symbolisme, de merveilleux, d'ode à la chevalerie ou à l'amour courtois, que négatives se faisant l'écho des barbares, de la peste, des croisades ou de l'insurrection. Parce qu'il se présente comme une altérité radicale à la Modernité, le Moyen Âge fonctionne comme une catégorie heuristique qui nous permet de percevoir, sous les catégories figées, le positivisme exacerbé et l'illusion de progrès, les mensonges et les dénis de notre civilisation.

Coupant l'espace d'une muraille, devenue autant un front défensif qu'un espace de projection, Floryan Varennes déplie un vocabulaire minimaliste et maniéré se nouant autour de questions liées à la parure et à l'apparat. Si l'apparat provient de apparare (préparer pour), on le retrouve dans le sens de cérémonie, éclat, décor, rituel puis secondement, dans celui de dispositif, prothèse, instrument, engin. Tout à la fois, arme et théâtre d'une joute quotidienne, le vêtement incarne un point d'orgue pour saisir ces clivages. Il appareille l'individu pour le rendre digne de paraître et vise la construction d'une singularité disciplinée par un ensemble de normes et de valeurs partagées. Jouant d'un artisanat décomplexé, dans un rituel proche de l'ouvrage de dames, Floryan Varennes procède par fragmentation et stratifications des sens. Ses vêtements obéissent à un système de signes manufacturés, dont il détourne ou accentue les effets pervers. Les corps ont disparu, il n'en reste que les reliques sacrifiées.

Nouveaux martyrs contemporains, les cols blancs de l'oeuvre Dysphoria sont devenus des objets de torture agrémentés de milliers d'épingles, interdisant toute satisfaction d'appartenance sociale. Ce sentiment ambigu se retrouve à nouveau dans Hiérophanie, une superposition de cols noirs, brodés de perles de rocailles, semblant affirmer que la manifestation du sacré ou du profane se transmet par filiation. L'ascendance est toujours le prolongement d'une partie de l'appareil, c'est-à-dire des vêtements, des masques ou des fonctions définissant nos géniteurs. L'étirement dans l'oeuvre Ex Aequo pourrait en être la manifestation torturée et sublimée, une sorte de réflexion sur notre héritage génétique. La série Hiérarques polarise, quant à elle, les transversalités des genres : des rabats de vestes masculines ont été coupés puis fusionnés, de manière à adopter la forme de vulves ou de mandorles. Les hiérarchies se sont littéralement invaginées, de sorte que le vêtement se trouve investi d'une dimension guerrière, telles des dagues alignées qui partiraient au front.

Si longtemps les vêtements ont trahi notre origine sociale, il devient aujourd'hui plus difficile d'en cerner les rapports de force : le jogging a fait son entrée dans la Haute Couture et la bourgeoisie s'habille en grunge. Avec Équipotence, l'artiste déplace l'imaginaire fantastique du Moyen Âge en d'incroyables formes mythologiques ou monstrueuses semblant capturées derrières des grilles de perles. Le jogging est devenu un monopantalon, évoquant une sirène qui sonne l'alarme de toutes les réversibilités entre le réel et l'imaginaire, l'homme et la femme, l'ornement et l'armure, la haute et la basse culture. De même que le vêtement prolonge le corps et l'identité, l'architecture profite d'extensions qui en font son « caractère », ainsi des enseignes OST et PARADE ou de la meurtrière qui apparaît comme l'ancêtre du panopticon – la prison imaginée par Jérémy Bentham. « Voir sans être vu » fut le rêve d'une modernité qui s'obstina à mettre en case le réel et les individus, en les rangeant par catégories, usages ou fonctions. Enfin, si l'étendard Ad-Astra formalise cette « enseigne de guerre » qui exclue ceux qui n'en feraient pas partie, il est d'abord ce qui rallie une communauté en lutte pour les mêmes convictions, sous un même drapeau.

L'exposition Motifs belligérants apparaît ainsi comme une salle d'armes ou de tortures. Entre affublement et affabulation, l'oeuvre de Floryan Varennes se présente comme les vestiges de reliques contemporaines investies de récits guerriers et immémoriaux. Ces pièces deviennent les motifs d'un trouble à dépasser, à vaincre ou à assumer, dont les ex-voto incarnent un voeu d'apparat, c'est-à-dire d'ornement et d'armement.

Marion Zilio
Motif Belligérants, Avril 2018

1 « Prépare la guerre ». Abréviation de la formule Si vis pacem, para bellum (Si tu veux la paix, prépare la guerre).










Reliques du futur

Pour l'exposition Straight Battlefield, Floryan Varennes a choisi de déployer le fruit de recherches prenant leur source dans une certaine approche de l'univers médiéval. Son travail est centré sur les relations entre les formes du corps et les traces laissées par son effacement. Dans cette exposition, le médiévalisme s'impose comme le cadre général d'un ensemble d'installations épurées et symboliques. Ce monde, dans notre imaginaire, est peuplé de tournois, d'étendards, de combats singuliers, de couleurs, de désir et de sacré. C'est à cette source que puise Floryan Varennes pour nous entraîner dans son univers étrange peuplé de sculptures à la fois épurées et extrêmement évocatrices. Les sources de cette exposition se trouvent dans une gravure d'Holbein le Jeune intitulée Bad War ainsi que dans La bataille de San Romano de Paolo Uccello. Les lances de cette gravure dressées, vers le ciel ou jonchant le sol, dessinent un mouvement ressemblant au déploiement forcené et violent d'une idée devenue abstraite, celle d'un combat. Quant aux bannières, elles mettent en scène chez Paolo Uccello un rapport d'appartenance basé sur la puissance du symbole.

Dans un premier temps, pendant du plafond, se présentent neuf étendards, Codex Novem. Trois styles, trois modes, trois pointes, trois fois trois, neuf grilles flottant dans l'air évoquent le souvenir, dans l'ambiance abstraite d'aujourd'hui, des neuf preux de l'histoire médiévale. Chaque étendard est une forme presque évidée de la puissance du symbole qu'il est censé porter et la grille qui le définit se met à raconter une autre histoire, celle de la captivité et du désir. Il s'est mué en une grille, un piège visuel et psychique au moins aussi puissant que ne l'était, autrefois, un symbole. Les étendards nous offrent donc une vision renouvelée de l'imaginaire médiéval. Ils projettent dans un réseau de segments imprégnés de notre époque, des questions qui ne cessent de hanter les corps anonymes mais excessivement vivants que nous sommes. Floryan Varennes, il est vrai, est hanté par des spectres qu'il anime d'une manière aussi exigeante que subtile. Il ne les représente pas, il les fait exister à travers l'ombre portée du monde des formes symboliques médiévales. Il s'est pour cela, approprié le cuir qu'il fait chatoyer dans des couleurs incernables et iridescentes en le découpant en bandes fines, segments qu'il fait s'entrecroiser comme un grillage qu'il installe entre ciel et terre, et dans l'autre partie de l'exposition, au sol. Le cuir holographique des étendards est une sorte de « vrai faux » matériau. Ce cuir synthétique vient prendre à son piège le souvenir lancinant de l'amour courtois, du tournoi et des lances qui se brisent, du combat à l'épée. Ici les étendards qui faseyent dans la lumière du soir projettent au-delà du vrai et du faux des ombres qui se conjuguent, dans une nouvelle réalité visuelle avec celle, transhistorique, de l'art.

Dans un second temps on trouve, au sol, deux rectangles de couleur bleu, blanc et gris de la taille d'une piste d'escrime, Scrima Ex Scrima. Floryan Varennes, réinterprète les lignes et les trajectoires à partir du combat de référence qu'est l'escrime qui, pour lui, constitue la source de l'appareil formel et le principe d'engendrement des lignes qu'il déploient et qui, cette fois, se croisent au sol. Striant l'espace du tapis où se règlent les combats, les segments écartelés parlent la langue du duel. Le duel est la forme strictement codée d'une rencontre entre deux corps masqués, anonymes, lancés dans la bataille originelle, inoubliable parce qu'inscrite dans la mémoire de la chair qui veut la dépense, l'effort, le tremblement, la victoire ou la mort. Incidemment, l'air ambiant s'est empli d'une brume dans laquelle chacun se retrouve immergé. On se retrouve comme prisonnier dans la bataille d'une guerre passée, et l'on comprend que ce faux-semblant ne cesse de nous perdre. Ce travail se déploie le long de ce fil invisible qui sépare les élans de la chair et des os, des vêtements qui les couvrent et relient la violence de la pulsion à la rigueur codée des gestes de l'échange. Le corps est une pensée qui se cherche dans les formes répétitives qui signalent l'existence d'un ordre. Il y a donc lutte, mais de quel ordre est ce combat, cette joute, qui se présente à la fois comme amoureuse, sexuelle et armée ? Aux lignes droites la délimitant répondent des stries, lignes produites pas les corps de ceux qui le parcourent, épée à la main. Il y a aussi, disséminés comme le signe d'une appartenance mentale, des anneaux, des boucles de ceintures disant l'attente des corps d'être libérés et enchainés en même temps.

Le symbole évidé nous implique dans une projection incarnée. Chaque pièce réalisée dans ces cuirs complexes vient à nous comme une relique du futur qui s'impose comme son incarnation la plus actuelle. Si le souvenir ici est pure présence, tout ce qui apparaît se donne à la fois pour insaisissable et pour réel. Chaque pièce de ce dédale mental médiéval et contemporain explose dans l'espace de l'exposition en une théophanie. Ce que nous donne à voir Floryan Varennes, c'est un espace qui ne préexiste pas à la vision mais qui nous envahit telle une découpe dans une forêt de signes qui hantent notre inconscient collectif.

Jean-Louis Poitevin
Straight Battlefield, Mars 2018


Mots Index


Volume
Sculpture
Histoire
Genre
Moyen Âge
Médical
Apparat
Identité
Absence
Dispositif
Symboles
Vêtements
Emblème
Pouvoir
Hiérarchie
Bélligérance
Epiphénomène
Archétype
Morcellement
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