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ARTISTES
DE A à Z


Michèle SYLVANDER 

Extraits de l'entretien Une femme sous influence, entretien Michèle Sylvander et Jérôme Sans, in catalogue Droit de visite, Villa Noailles, Hyères, 2000
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Jérôme Sans: Comment vous situez-vous par rapport à Valie Export, Cindy Sherman et toute l'esthétique de la sphère de l'intime développée depuis quelques années au centre de l'actualité ?

Michèle Sylvander : A mes yeux nous avons des démarches totalement différentes même si nous utilisons toutes les trois notre corps comme support de représentation et qu'avec Cindy Sherman nous avons des parentés dans l'expression plastique. Nous nous interrogeons comme beaucoup d'autres artistes sur le monde des apparences. Je ne suis pas dans la revanche ou la revendication comme Valie Export qui a un travail plus directement politisé. Je vis en France, elle en Autriche dans un contexte social qui me semble déterminant dans la façon radicale qu'elle a d'utiliser son corps, en se tatouant un porte-jarretelles sur le haut des cuisses par exemple. Je trouve souvent les décors des photos de Cindy Sherman très chargés et au risque de vous faire sourire, je revendique une certaine discrétion ou si vous préférez je me réfère à une banalité, ou plus précisément à une neutralité, qui nous concerne tous. Les motivations profondes de chacun divergent, on invente son propre langage en travaillant. On sélectionne, on fait des choix, rien n'est anodin. C'est aussi dans cette dimension formelle que se joue notre propre singularité.

J. S. : Vous apparaissez dans la plupart de vos oeuvres, considérez-vous chacun des différents travaux que vous avez réalisés comme autant de séries d'auto-portraits ?
M. S. : Tout dépend de ce qu'on entend par auto-portrait; oui, c'est bien moi qui suis sur la photo, je m'en porte garante mais ce sont aussi des portraits intermédiaires entre la réalité et la fiction. Peut-on toujours parler d'auto-portrait lorsqu'on joue un rôle et qu'on n'est pas soi-même. Mon travail part de moi mais ne me montre par pour autant. Je me permets dans l'art ce que je ne me permets pas dans la vie. Apparaître en courtisane ou en sainte est un choix assez convenu, mais être l'une ou l'autre au gré du moment est périlleux. Un stéréotype avéré devient, lorsqu'il est incarné, une opération tragi-comique . C'est aussi là que se situe le défi. Tout se joue sur d'infinies nuances . Dans cette histoire des "je" possibles, à la frontière du privé et du public, il s'agit de ne pas se perdre de vue. Il s'agit sans doute aussi pour moi de déjouer le temps qui passe et l'angoisse du devenir. Avoir été un bébé me consterne tout autant que la vieillesse que je trouve obscène.

J. S. : Comment travaillez -vous ?
M. S. : La création ne se juge pas seulement sur des intentions. C'est difficile pour moi de décrire une expérience subjective de façon objective. On ne maîtrise les choses qu'illusoirement. Dans tout choix réside une part largement inconsciente et intuitive. Je modifie ma façon de travailler en fonction de chacun de mes projets. Je n'ai pas de mode d'emploi fixe. Je cherche la forme qui me semble la plus juste et j'essaie de comprendre à partir de quels manques et de quelles contraintes je vais commencer mes photos. J'ai commencé par photographier des objets puis des amis proches. Je crois que c'est par facilité que j'ai commencé ma série d'auto-portraits. C'est pratique de se servir de soi. Une amie photographe, Elisabeth Montagnier, intervient comme opérateur des prises de vue dont je prépare toute la mise en scène. Si ces auto-portraits ont été la réalisation d'une idée, la vidéo "Insomnie" a été la transformation d'une idée. Entre le projet initial de cette vidéo et sa réalisation il y eu des différences importantes. Il a fallu accepter les accidents et les imprévus, quelquefois tragi-comiques inhérents au tournage. J'étais assez déstabilisée après cette expérience. Aujourd'hui les choses ont évolué, je suis excitée quand je commence à perdre de vue mon projet initial .

J. S. : Vous développez des situations d'entre-deux sur l'identité et sur le corps : entre deux âges, entre deux identités, entre deux sexes, entre jouissance et angoisse, entre vie et mort
Ces entres-deux suscitent souvent des malaises, qu'en pensez vous ?
M. S. : Cet entre-deux fait partie intégrante de mon histoire. Je n'aime pas les repères fixes, je me sens toujours à-côté. C'est inconfortable parce qu'il s'agit de division. J'imagine que la peur du morcellement est le lot de chacun. Si je n'étais pas ainsi je ne ferais pas le travail que je fais. Aujourd'hui j'arrive à me persuader que cet entre-deux est ma juste place.
L'art nous offre une solution pour ne pas souffrir.
Je ne sais pas si vous vous êtes senti vous-même mal à l'aise en regardant mon exposition Auto-portraits, mais je peux vous raconter que j'ai vu un père conduire son fils hors de la Galerie, comme s'il regardait un film porno. Je pense que la pudeur de cet homme vis à vis de son enfant remplaçait sa réflexion. En même temps des femmes m'ont dit éprouver une grande émotion. Ce qui me fait penser que le malaise surgit d'une incompréhension à l'égard de ma démarche et de la perception d'une trop grande intimité. Mes images sont du côté de l'indéfinition, celle du sexe et du reste. Seule la surface des choses m'intéresse. S'ils n'ont pas de réponse immédiate les spectateurs se sentent floués.
Pour moi, parler de soi est un lien avec les autres. C'est malgré moi que mes images font effraction.

J. S. : Que signifie "l'intime" pour vous ?
M. S. : Cette question me semble avoir été largement traitée par la psychanalyse. Je ne sais rien vous dire de plus si ce n'est que le secret fait partie de la perception.
Je peux me faire photographier dans des poses provocantes mais je ne pourrais sans doute jamais me brosser les dents devant vous.
En ce qui me concerne, l'intime est lié à la question de la mort et de la confiance, c'est sans doute de là que vient mon angoisse d'adolescente, celle de confier ma mort à quelqu'un.

J. S. : Quel rapport développez vous avec le corps ?
M. S : Je développe de mauvais rapports. Je suis en désaccord avec mon corps. J'alterne les excès et les restrictions alimentaires, je n'aime pas dormir (c'est le titre d'une de mes pièces), je déteste le sport.
Autant dire que mon corps est un adversaire familier dont je connais l'exacte importance dans mon travail.

J. S. : dans vos oeuvres les plus récentes le corps se donne à voir souvent à travers une bulle. Depuis votre vidéo Insomnie (1997) jusqu'à vos dernières photographies où des corps de femmes sont mis en perspective, en miroir, que signifie cette insistance de la bulle? Bulle opératoire, porteuse, couveuse ou bulle de l'habitat contemporain?
M. S. : Faire des catégories esthétiques, utiliser des références sociologiques est peut-être nécessaire pour établir une relation à l'Autre. Je pense que l'acte artistique consiste à se tenir le plus éloigné possible des codes référencés. Il est évident que les images que vous me proposez ne sont pas en dehors de mon univers. Seule la mise en oeuvre d'une action sans repères matériels me permet de tordre le cou à des images toutes faites. Le travail consiste à échapper à des évocations de formes pré-établies.
J'ai élaboré le scénario de cette vidéo en découvrant dans une grande surface un bassin d'enfant en plastique transparent. Je suis filmée dans cet "enfermement" à travers ce bassin. Le plastique permet une mise à distance équivoque. Par contre j'ai construit moi-même le dispositif de mes dernières photos. J'avais besoin de me déplacer dans un espace fragile et éphémère pour une promenade à la fois réelle et rêvée. C'est pour représenter l'espace imaginaire de mes photos que j'ai créé une sorte de tente circulaire, elle aussi en plastique transparent. Ce n'est en aucun cas l'illustration d'un habitacle, c'est tout au plus un support suggéré comme cadre à la figuration. Jusqu'à ce jour je ne suis pas arrivée à l'installer ou à le montrer comme un objet autonome. Ceci n'est pas une bulle. C'est une non forme; un objet flou, plutôt mou et indéterminé. C'est par le jeu d'oppositions de lumières, de transparences, de brillances, que surgit le sens de la photo. Un autre élément du dispositif , le miroir, me permet de brouiller les repères et d'y faire figurer l'apesanteur.
J'aime le monde à l'envers.
Ce miroir qui devrait en toute logique aboutir au phénomène de la duplication devient paradoxalement la façon de l'éviter et de le contourner. C'est l'utilisation d'un appareil photographique semi-panoramique qui entraîne la distorsion de l'image. Je découvre ainsi que la terre est ronde. Cette "bulle" ne relève pas de ma seule subjectivité, elle contribue à l'illusion perceptive. Dans mes photos les plus récentes d'autres personnes jouent avec moi devant l'objectif, à l'intérieur de cet espace scénographique et fictif.

Extraits de l'entretien Une femme sous influence, entretien Michèle Sylvander et Jérôme Sans, in catalogue Droit de visite, Villa Noailles, Hyères, 2000

MICHELE SYLVANDER , JEROME SANS, Interview.

Jérôme Sans : How do you place yourself in relation to Valie Export, Cindy Sherman and all the aesthetics of the sphere of the intimate developed over the past few years in the centre of current practice ?

Michèle Sylvander : In my view we have completely different approaches, even if all three of us use our bodies as a medium of representation, and that with Cindy Sherman there are some affinities within our artistic mediums. We both question, as do many other artists, the world of appearances. I am not concerned with revenge or protesting as is Valie Export whose work is more directly political. I live in France, she in Austria, in a social context that seems to me decisive in the radical way that she uses her body, tatooing a suspender belt on the top of her thighs for example. I often find the sets of Cindy Sherman's photos very loaded and although I might make you laugh, I claim a certain unobtrusiveness or if you prefer a banality or more precisely a neutrality that concerns us all. The underlying motivations of each diverge, one invents one's own language by working. One selects, makes choices, nothing is insignificant. It is also in this formal dimension that our own singularity places itself.

JS : You appear in most of your work, do you consider each of your different pieces of work as many series of self-portraits ?

MS : It all depends on what one means by self-portraiture. Yes, it is really me who is in the photos, that I guarantee, but they are also portraits midway between reality and fiction. Can one still speak of a self-portrait when one plays a role and one isn't oneself ? My work comes from me but it doesn't so much reveal me. I allow myself in art, what I don't allow myself in life. To appear as a courtesan or as a saint is quite conventional, but to be one or the other according to the moment in time is risky. A known stereotype becomes, when it's embodied, a tragi-comic operation. It's also there that the challenge is set. Everything depends on infinite subtleties. In this story of the possible ÔI' , on the borders of the private and the public, it's a matter of not losing sight of oneself. Without doubt it is also for me a matter of playing against the passing of time and the fear of becoming. Having been a baby dismays me just as much as I find old age obscene.

JS : How do you work ?

MS : Creation can not be judged solely on the basis of its intentions. I find it difficult to describe a subjective experience in an objective way. It's illusory to think we master things. Every choice made, is, to a large part, of an unconscious and intuitive nature. I modify my way of working with regards to each of my projects. I don't have a predetermined way of operating. I look for a mode of being that seems the closest and, I try to understand from which lacks or constraints I am going to begin my photos.I began by photographing objects and then close friends. I think that it was for reasons of simplicity that I began my series of self-portraits. It's convenient to use oneself. A photographer who's a friend, Elisabeth Montagnier, acts as the technician and takes all the shots whereas I prepare the whole set. If a series of self-portraits has been the realization of an idea, the video "Insomnie" (Sleeplessness) has been the transformation of an idea. Between the initial project for this video and its production, there were major changes. Accidents and unforeseen events, some tragi-comic, inherent in filming had to be taken into account. I was quite unsettled after this experience. Today things have evolved, I'm excited when I begin to loose sight of my initial project.

JS : You develop situations of Ôinbetween-ness' within identity and body ; between generations, between two identities, between two sexes, between pleasure and anguish, between life and death
These Ôinbetweens' often evoke feelings of discomfort, what do you think of these ?

MS : This Ôinbetween-ness' is an integral part of my history. I don't like fixed markers, I always feel Ôaside'. It's uncomfortable because it means dividing up. I imagine the fear of splitting up is everyone's lot. If I wasn't like that I wouldn't do the work I do. Today I manage to persuade myself that this Ôinbetween-ness' is my right place. Art offers us a way of not suffering so much.
I don't know if you yourself have felt ill at ease looking at my exhibition "Auto-portraits" (Self-portraits), but I can tell you that I saw a father take his son out of the gallery, as if he was looking at a pornographic film. I think that the sense of decency this man had with regards to his son took over his mind. At the same time women have told me that they were deeply touched. Which made me think that these feelings of discomfort surfaced within a lack of comprehension of my method of working and a perception of too great an intimacy. My pictures are on the indefinite side, that of sex and everything else. Only the surface of things interests me. If the spectators don't get an immediate reply they feel swindled.
For me, talking about oneself is a link with others. It's despite myself that my pictures violate this.

JS : What does "the intimate" signify for you ?

MS : This question seems to me to have been dealt with widely within psychanalysis. All I can say on the matter is that the secret is part of perception.
I can get myself photographed in provocative attitudes but I probably could never brush my teeth in front of you.
As far as I'm concerned, the intimate is linked to the question of death and confidence, it is without doubt that my adolescent fears come from this, that of entrusting my death to someone.

JS : What relationship are you developing with the body ?

MS : I'm developing bad relationships. I'm in disagreement with my body. I alternate excessive and restrictive eating bouts, I don't like sleeping ( that's the title of one of my pieces of work), I hate sport .
I might as well say that my body is a familiar adversary whose importance I recognise clearly in my work.

JS : In your most recent works the body lets itself be seen through a bubble. From the time of your video "Insomnie" (1997) up until your last photographs, where bodies of women are put into perspective, mirrored; what does the recurring bubble mean ? A bubble for an operation, a pregnant tummy, for incubating, or a bubble for contemporary habitation ?

MS : Making aesthetic categories, using sociological references, is perhaps necessary to establish a contact with the Other. I think that the artistic act consists of keeping oneself as far from referenced codes as possible. It's obvious that the images that you're suggesting to me are not outside my world. Only putting an action to work without material references allows me to twist the necks of all these tied up images. The work consists of escaping from evocations of pre-established forms.
I worked out the scenario of this video when I discovered a transparent, plastic, child's paddling pool in a hypermarket. I am filmed in this Ôconfinement', through this pool. The plastic allows for ambiguous distancing. However I built the structure for my last photos myself. I needed to place myself in a fragile and ephemeral space for a walk that was both real and dreamt. I created a sort of circular tent, also using transparent plastic, as a way of representing the imaginary space of my photos. It is in no way an illustration of some sort of habitacle, it is just simply a suggestion of a backdrop to the setting of the walk-on parts. Until this day I haven't been able to set it up or show it as an autonomous object.
This is not a bubble. It's a Ônon-shape', a vague object, rather floppy and indeterminate. It's by setting the lights, the transparency, the brilliance off, with and against each other, that the meaning of the photo took form. Another element of the structure, the mirror, lets me blur the markers and obtain a feeling of weightlessness.
I like the world upsidedown.
This mirror which logically should have produced the phenomen of duplication, became paradoxically the means to avoid and bypass it. It is the usage of a semi-panoramic camera that leads to the distortion of the image. Thus I discover that the world is round. This "bubble" doesn't come purely under my own subjectivity, it contributes to the perceived illusion. In my most recent photos other people are with me in front of the lens, inside this scenographic and imaginary space
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