Comme les hébreux traversant la mer rouge pour fuir l'Égypte, une nuée de papillons jaunes, réalisés en origami, volent tous dans une même direction à travers un passage aménagé dans une mer de sacs plastiques rouges.
Espoirs, liberté, espoirs de liberté, fuite de la pollution marine et de la montée des eaux...
Culture hébraïque et japonaise s'entremêlent dans cette image solaire, colorée et poétique, dont la simplicité évoque la structure d’un haïku.
Une référence à un exode lointain qui est aussi l’annonce d’un futur incertain et de probables nouvelles migrations.
La légèreté des matériaux et la simplicité des formes contrastent avec les enjeux de ce nouveau siècle et la complexité des problématiques qui nous attendent.
Nous savons aujourd’hui que nous habitons une planète dont nous devons prendre soin.
Et nous avons tous conscience, à des degrés divers, des ravages de l’activité humaine sur notre environnement.
La pollution marine en est un et cette œuvre pointe ce problème qui m’affecte particulièrement.
Petit déjà, alors que je faisais de l’Optimist en Bretagne, je m’appliquais à récolter dans ma coque de noix les détritus que je voyais flotter à la surface de l’eau. Il y avait malheureusement déjà beaucoup de plastique…
Puis en 1978, je fus confronté aux conséquences du naufrage de l’Amoco Cadiz…
Aujourd’hui, la situation s’est aggravée. On parle de plusieurs continents de plastique qui dérivent dans les océans du globe et on ne compte plus les marées noires qui ont souillé la planète bleue.
Il ne s’agit pas ici de faire de la morale ou de faire naitre un quelconque sentiment de culpabilité, on sait que cela n’entraine que peu de transformations de nos liens avec la nature, mais d’éveiller une fois de plus la curiosité et l’intelligence du spectateur grâce à une œuvre humoristique, visuelle et facile d’accès.
Comme une bouteille à la mer, un petit message pour faire comprendre l’urgence de protéger notre environnement et notre planète, d’autant plus que l’on sait aujourd’hui que des micro particules de ce même plastique sont présentes dans l’eau que nous consommons.
La mer est bleue
2021, bois, cuivre, acier, verre, plastique, sacs plastique, 89 x 35,5 x 15,5 cm
La mer est bleue comme un sac plastique…
Un radeau dérive sur une mer de sacs plastiques.
Sur un tabouret ficelé au radeau, un aquarium en équilibre abrite un poisson rouge qui tourne tristement dans son bocal.
Seul être vivant dans cet univers de plastique, il contemple les ravages de la pollution et regrette les océans du passé…
La situation est grave, plusieurs continents de plastique dérivent dans les océans du globe et les marées noires qui souillent la planète bleue se multiplient.
Naufragé de ce désastre, ce pauvre poisson rouge est contraint de tourner dans son bocal, espace clos et dérisoire lieu de survie.
Que faut-il faire pour restaurer la beauté et la force des océans évoquées par les chefs d’œuvre littéraires échoués sur le radeau ?
Souhaitons nous finir comme ce poisson rouge et se désoler la pollution de notre planète ? Une prise de conscience générale est indispensable.
Quelques bouteilles sont là pour accompagner les naufragés et envoyer des messages.
Et la bouée estampillée « professeur Helie » (prophète Elie…) est peut-être l’espoir auquel il faut se raccrocher.
La mer est bleue comme un sac plastique…
2020. Sacs plastiques bleus, radeau en bois, bouée, livres, panier à bouteilles et bouteilles, tabouret, aquarium et poisson rouge, dimension variable
Vue de l'exposition Risque d'exposition, Palais épiscopal de Béziers, Béziers, 2020
La mer est bleue comme un sac plastique…
Vue de l'exposition De la collection à l'atelier, Musée Regards de Provence 2021
Le bruit des vagues
Le bruit des vagues
2017, installation
Vues de l'exposition Entre deux eaux,
Château-musée de Tournon-sur-Rhône, Tournon-sur-Rhône, 2017
Photographies E. Arlot
Le bruit des vagues
2015, installation
Vues de l'exposition Zones vagues,
Cagnes sur Mer ,2015-2016
Photographies F. Bertin Maghit
« L’Histoire de l’art est une histoire de fantômes pour grandes personnes »
Aby Warburg1
Donner à voir dans une exposition, un ensemble d’œuvres de Nicolas Rubinstein, c’est permettre de saisir avec netteté et objectivité cette fidélité de l’artiste à quelques thèmes majeurs qui assurent la très grande cohérence de sa démarche. Cette profonde unité thématique tient à un imaginaire singulier que l’œuvre déploie avec une exigence qui ne lui est pas moins propre. Cette singularité n’interdit pas pour autant dans la pratique de l’artiste un jeu savant et secret de citations, d’échos à son propre parcours, à sa formation scientifique d’ingénieur géologue et à ses questionnements philosophiques et existentiels. La cohérence thématique et la constante stylistique n’ont pourtant pas produit une œuvre qui répète sa formule ou s’installe dans le même territoire générique. Au contraire, ce qui frappe chez Nicolas Rubinstein, c’est l’extraordinaire variété des formes plastiques, comme si à chaque fois qu’une œuvre était réalisée, il fallait réinventer entièrement un nouveau dispositif, de nouveaux challenges. Au cœur de son atelier qui s’apparente à un véritable laboratoire de formes et de projets en devenir, les ossements occupent une place primordiale, exempts de toute morbidité, considérés à l’inverse comme supports de vie. Ils sont la trace, celle qui porte la mémoire du monde et confère aux œuvres de Nicolas Rubinstein une force à la fois si singulière et universelle. Il ne faudrait pas pour autant résumer sa démarche artistique à l’usage de l’os mais bien au contraire l’appréhender comme un univers polymorphe qui relève à la fois de la sculpture, de l’installation et du dessin qui occupe une place centrale dans l’élaboration de ses projets mais aussi en tant qu’œuvre à part entière. Ses dessins sont d’un trait affirmé et précis qui renvoie aux grands maîtres classiques, en nous rappelant au passage qu’à la Renaissance, la formation des artistes comprenait un volet consacré à l’ingénierie et à l’anatomie. Nous sommes en effet très loin de la simple esquisse ou du croquis préparatoire, ils ont une qualité rare quels que soient leurs formats, leurs supports et leurs sujets. Ils ont la précision d’un dessin d’anatomie à laquelle s’ajoute une sensibilité non dénuée d’un certain humour qui aurait probablement réjoui les surréalistes.
« Un des aspects fondamentaux de mon travail est l’envie de révéler la structure cachée, l’ossature intérieure, l’anatomie des êtres et du monde, avec l’intuition, je dirai même la conviction, qu’il y a là un secret caché… ». On retrouve bien là dans ses propos tout l’art de l’ingénieur géologue et cette façon de concevoir l’atelier comme un espace collectif de travail mais également de recherche et d’expérimentation à l’instar des ateliers d’artistes de la Renaissance ou des Compagnons du devoir dans l’accomplissement de leur Chef-d’œuvre.
Artiste rare et secret, Nicolas Rubinstein l’est par une conscience aiguë et scrupuleuse de ce que l’art doit être. Extrêmement méfiant de ce qu’il produit, l’artiste peine peut-être à trouver les moments de grâce qui l’assurent de la réussite de ce qu’il cherche à donner à voir, préférant l’effervescence de l’atelier à une quelconque démonstration péremptoire et médiatique de ses travaux. L’atelier devient alors à la fois le refuge, le lieu de tous les possibles, de toutes les expérimentations où l’artiste et ses assistants dans un huis clos parfaitement orchestré s’attèlent à créer les volumes, à assembler, à mouler, à souder, les divers composants d’une future sculpture ou installation dont il aura au préalable réalisé les dessins. Sa formation scientifique lui a certainement permis de cultiver cette attention particulière à ne pas vouloir céder à l’urgence mais bien au contraire à prendre le temps, à se donner le temps de mener avec patience ses recherches. Temps de la recherche qui cède très vite la place à celui de la production où dans une tension extrême les œuvres parfois les plus monumentales se créent avec une énergie participative que l’on retrouve sur le montage de ses expositions. Pour Nicolas Rubinstein, l’art est du côté d’une recherche sans cesse relancée, audacieuse dans sa quête mais toujours avec modestie quand il lui revient d’en dire le sens, tant celui-ci est pluriel et profondément incarné. Il n’est pas d’œuvre qui vaille sans l’élaboration d’un lien intime entre elle et nous, un lien qui est non plus seulement l’histoire avec ses faits mais nous dans l’histoire tout comme l’histoire en nous, un mélange d’événements, de micro-événements mais aussi d’affects, de fantasmes et d’obsessions. Tout artiste a intérêt à travailler aux frontières, là où les positions sont encore en devenir, instables, non systématisables, à peine communicables. Son parcours artistique apparaît dès lors moins comme une succession chronologique de projets et d’expositions que comme une œuvre en soi, personnelle, sous-tendue par une nécessité intime, qu’alimentent les circonstances d’une trajectoire biographique singulière.
A la fois artiste et scientifique, Nicolas Rubinstein n’a guère besoin de « jouer » le statut de l’artiste chercheur. Si la Science et l’Art sont généralement considérés comme deux disciplines distinctes voire antinomiques, la première étant vouée à trouver des solutions rationnelles précises, la seconde relevant du sensible et de l’imprévu comme il est à tort communément admis, il s’avère que l’histoire des Sciences et l’Histoire de l’Art sont traversées par ces figures singulières et solitaires qui ont marqué par leur génie et leur liberté l’évolution des Sciences en général. Il n’est donc pas surprenant que certaines pièces de Nicolas Rubinstein soient une évocation directe sous forme d’hommage sincère à cet homme de génie que fut Richard Buckminster Fuller. « Quand je pense à la vie devenant art, je pense à Fuller » aimait à dire John Cage. Buckminster Fuller fut sans le moindre doute, un des plus grands inventeurs de son temps, un homme de la Renaissance venu visiter le XXe siècle, tout à la fois architecte et ingénieur, ayant conçu une voiture futuriste la Dymaxion car, les premiers habitats modulaires préfabriqués, les premiers dômes géodésiques, une nouvelle projection cartographique de la terre… Mais il fut aussi économiste, géographe, passionné de ce que l’on n’appelait pas encore l’écologie, philosophe, pédagogue, essayiste sans oublier sa présence tutélaire au sein du Black Mountain College.
Il a durant toute son existence défendu et affirmé une vision encyclopédique et humaniste du Monde avec audace et perspicacité. Son plus grand défaut fut certainement d’être en avance sur son époque comme tous les grands génies. « L’intuition, c’est ce qui relie notre conscience à notre inconscient. C’est le subconscient qui surgit et nous prévient que l’on devrait réfléchir à quelque chose. C’est l’intuition qui nous ouvre continuellement de nouvelles portes de la pensée ». Ce touche-à-tout de génie était un homme habité par ses intuitions, qui ne se voyait pas uniquement comme un architecte, il répugnait à toute forme de spécialisation et de catégorisation. Il faut bien se garder aujourd’hui de voir chez Buckminster Fuller de pures trouvailles architecturales, techniques ou même plastiques, elles sont par essence « la forme des solutions » aux problèmes de l’habitat ou du transport que seule la pensée globale, libre et décloisonnée prônée par Buckminster Fuller était capable d’offrir. Lorsque cette pensée s’attacha aux problèmes des ressources mondiales, elle déboucha non moins évidemment sur une construction mais sur le projet d’une nouvelle manière de cartographier la planète. Cette pensée globale il lui donna un nom : « Design Science ». Il en fut le principal acteur et défenseur se heurtant à la rigidité de son époque et à une intelligentsia repliée sur ses certitudes.
Il y a chez Nicolas Rubinstein une admiration réelle et sensible des travaux de Buckminster Fuller qui se traduit par un grand nombre de pièces qui traitent à la fois de la représentation du cerveau, sujet de recherche récurrent chez Nicolas Rubinstein, et de l’usage de la cartographie ou de ses multiples constructions architecturales et mécaniques aux engrenages savamment étudiés.
Ses travaux récents explorent deux pistes liées par la cartographie, l’une se réfère à la structure interne du globe terrestre et l’autre au cerveau en tant que planète, donnant à voir deux histoires qui s’entrelacent. Ses recherches plastiques sur le cerveau l’ont conduit à réaliser des cartes géographiques de cet objet avec le désir de représenter des territoires inconnus, d’apporter un autre point de vue sur le cerveau et les échanges neuronaux en abolissant les hémisphères cérébraux et en laissant apparaître de nouvelles connexions.
« Je veux réaliser des cartes de tout le cerveau, afin d’en voir toute sa surface d’un même regard ».
Ainsi parlait Buckminster Fuller de la Terre et de sa projection cartographique qui abolissait les hémisphères Nord et Sud et permettait de repenser le système des échanges mondiaux.
Cette volonté farouche de briser les codes de lecture établis au profit de nouvelles approches libérées de tout dogmatisme démontre à quel point Buckminster Fuller était à la fois un précurseur et un libre penseur.
La quête d’une carte de la Terre qui conserverait les proportions des continents tout autant que leurs formes connues, tout en parvenant à passer de la représentation du globe terrestre à une surface plane, a engendré de multiples tentatives et représentations dont il semble que la projection sur un icosaèdre de Fuller réalisée en 1954 en soit l’exemple le plus pertinent. Ce planisphère impliquait une perception universelle, sans hiérarchisation des terres émergées. Tous les terriens sont à égalité de traitement cartographique dans cette projection. La projection Fuller n’indiquait ni de haut, ni de bas, ni de points cardinaux. Cette carte unifiait tous les pays en une seule île au milieu d’un vaste océan. Selon Buckminster Fuller, ce planisphère rassemblait tous les continents dans un ensemble sans discontinuité comme les astronautes peuvent voir la terre de leurs vaisseaux spatiaux. Il aida par ses travaux indéniablement les hommes à prendre conscience que la planète était un système interdépendant.
Au lieu de considérer la carte comme une représentation géométrique plane, simplifiée et conventionnelle de tout ou partie de la surface terrestre dans un rapport de similitude qui est l’échelle, Buckminster Fuller et aujourd’hui Nicolas Rubinstein dans son sillage nous apprennent à lire différemment une carte et à garder un esprit critique en s’affranchissant des projections cartographiques normées en usage aujourd’hui.
Il faut bien garder à l’esprit que les projections cartographiques, quelles qu’elles soient, déforment cinq groupes de paramètres, les superficies, les angles, les contours généraux, les distances, les directions. Toutes ces modifications et déformations plus ou moins voulues engendrent des représentations différentes du monde, de l’espace et de la réalité. Et avec ces déformations, les cartes et leur système de projection du monde donnent à lire des idéologies, des projets différents, concurrents, contraires. Les différentes projections cartographiques de Nicolas Rubinstein sonnent comme autant d’instruments d’étude et d’exploration d’un territoire que nul ne semble vouloir remettre en cause aujourd’hui. A nous de lui donner la possibilité de dessiner les linéaments d’une archéologie du futur pour libérer nos imaginaires et affirmer notre capacité d’anticipation et d’utopie. La singularité du travail de Nicolas Rubinstein s’inscrit dans cette filiation rare des artistes et inventeurs qui développent une œuvre en toute indépendance avec obstination en renouvelant le regard que nous portons sur le monde qui nous entoure et que l’on pense si bien connaître. Chacune de ses expositions nous montre combien la création artistique et la création scientifique, toutes deux basées sur l’expérimentation et la culture du doute, se font écho et ouvrent de nouveaux horizons en élargissant le champ des possibles. Les artistes et les chercheurs sont devenus nos nouveaux explorateurs mais rares sont ceux aujourd’hui à en avoir réellement pris conscience. Il serait grand temps de redécouvrir ces nombreux concepts, idées et inventions que Buckminster Fuller consigna scrupuleusement et quotidiennement dans son journal de bord que l’on appelle désormais le « Chronofichier Dymaxion ». A la fin de sa vie, à l’âge de 88 ans, il trouvait encore l’énergie pour écrire ses conclusions sur cinquante-six années d’étude consacrées au cochon d’inde ! Quelle belle leçon de vie !