Questions de Hélène Jourdan-Gassin à Nicolas Rubinstein
Comment est née l’idée de l’exposition ? Au-delà de la phrase de Baudelaire, qu’est-ce qui a déclenché l’idée.
Le temps de réflexion pour imaginer cette exposition était très court (j’ai dû remplacer au pied levé un artiste précédemment prévu) mais j’ai tout de suite accepté la proposition car je désirais mettre en scène mes dernières recherches.
Depuis plusieurs mois, je travaille et produis des pièces sur les structures végétales et les colonnes vertébrales dissimulées dans les arbres. Je souhaitais pouvoir présenter ce travail dans un contexte global, avec un corpus d’œuvres conséquent, et la proposition de l’exposition est arrivée à point nommé (jusqu’à présent, je n’avais pu montrer que quelques pièces dans des expositions collectives).
Cette nouvelle série d’œuvres s’inscrit dans la prolongation de mes « mises en évidence » de la colonne vertébrale comme structure de vie. La différence, par rapport aux travaux précédents, c’est que grâce à l’entremise d’un de mes meilleurs amis, je me suis mis à travailler du bois naturel, des morceaux d’arbre et de bambou dont je dévoile l’intérieur ou que je répare avec des lacets rouges.
Ce travail sur les arbres traduit également ma vision de notre rapport au monde, et j’ai tout naturellement pensé à l’associer à un travail antérieur sur les globes terrestres et les cartes géographiques où j’avais déjà mis des vertèbres en évidence et recousu les globes avec de la garcette rouge, tentative désespérée de réparer le monde…
Ne restait plus qu’à rapidement produire les œuvres qui manquaient à la scénographie que j’avais imaginée. Des œuvres mettant en jeu du bois naturel. Et certaines de ces œuvres ont été pensées spécifiquement pour un endroit précis, comme par exemple Born to be alive sur le poteau central ou Dans quel état j’erre sur le trône du lobby. Le temps était court mais le sentiment d’urgence est un puissant moteur dans mon travail…
Quant à Charles Baudelaire, il m’accompagne fréquemment et élève ma réflexion.
Je suis très sensible à sa poésie, imagée et symbolique ( je suis très sensible à la poésie en général d’ailleurs ) et ce quatrain s’est imposé à moi alors que je réfléchissait à la scénographie de l’exposition. Il m’a servi à concevoir l’exposition comme un temple,
Ce n’est pas la première fois que des extraits de ses poèmes des « Fleurs du mal » ont éclairé ma démarche et mes installations.
Le fait d’exposer proche du jardin du Windsor l’a-t-il inspiré ?
En fait, non. Je n’ai pas l’impression que ce jardin m’ai influencé pour cette exposition, mais sait-on jamais…
Par contre, l’architecture et le volume du lieu d’exposition m’ont beaucoup inspiré. J’ai la chance de bien connaître le lieu, et j’ai imaginé la mise en place de l’expo en tenant compte des différents espaces, des moulures, des endroits compliqués à habiter… (Comme je le disais précédemment, j’ai conçu des pièces spécifiquement pour certains endroits).
Je suis très content de l’accrochage. Je trouve qu’il tire bien parti de l’espace et qu’il y a quelque chose de léger dans ces troncs qui flottent sur les murs. Enfin, on peut presque y voir un temple (et c’est là que Baudelaire revient), avec ses colonnades en troncs verticaux et son autel sur lequel trône un morceau de crâne emmêlé dans un racine d’arbre, symbole supplémentaire de notre interdépendance.
Ceci dit, ce magnifique jardin ajoute beaucoup à l’ambiance de l’exposition.
Enfin, je trouve que les trois travaux présentés lors de la soirée se répondent parfaitement et qu’ils créent une dynamique végétale très réussie.
As-tu toujours été sensible à la nature, tes œuvres précédentes me semblant plus urbaines, et a-t-il été d’abord contemplatif pour s’attacher ensuite à ce que l’homme fait subir à la terre ?
Oui, je crois que j’ai toujours été sensible à la nature. J’ai eu la chance de grandir à la campagne, et même en pleine nature (premier voisin à 800m.., à l’époque, je ne trouvai pas que c’était forcément une chance) et j’ai fait des études naturalistes, bien que scientifiques.
Je ne sais pas si mes pièces précédentes étaient plus urbaines, peut-être les sujets sur lesquels je travaillais alors l’étaient-ils ?.
En tout cas, depuis des années, et à travers mes différents travaux, j’ai l’impression de toujours chercher la même vibration, et c’est encore vrai avec ces arbres morts.
Et, en ce qui me concerne, je crois que j’ai toujours été un contemplatif, même si je passe ma vie à travailler (mai bon, on en est pas à un paradoxe près…)
Ne crains-tu pas en abordant ce sujet écologique, de céder à une mode actuelle ?
Non, je suis très imperméable à la mode.
Je n’ai pas attendu aujourd’hui pour me préoccuper de la nature (enfant, alors que je lisais encore Pif Gadget, je « militais » déjà avec le WWF pour la sauvegarde des éléphants…)
Le sujet de l’exposition n’est pas à proprement parler l’écologie, mais plutôt, comme d’habitude, la volonté de montrer extérieur et intérieur des êtres et des choses dans un même mouvement, de rendre sensible le sens caché. De faire sentir aux visiteurs de quel bois on est fait…
Et bien sûr, avec un peu d’humour et d’ironie, d’essayer de traduire ma humanité et de rendre sensible le devenir de notre planète.
Je peux aussi te remettre ce que j’avais écrit pour la plaquette :
Par cette exposition, je souhaite mettre en évidence le rapport que l’homme entretient avec le monde, et cherche à nous interroger, par ces « correspondances », sur la nécessaire attention que nous devons porter à la planète qui nous supporte."
Parle-moi de tes matériaux, ils sont simples, pauvres on pourrait dire… Il me semble que cette économie correspond bien à ta pratique, objets récupérés etc.… mais je ne trompe peut-être…
Grâce à ma formation dans la publicité et les effets spéciaux, j’ai la chance de savoir travailler un grand nombre de matériaux et l’’important pour moi est plus l’image que je cherche à créer que les matériaux utilisés.
D’autre part, il est vrai que j’ai une tendresse particulière pour la récupération et le réemploi (je trouve que l’on jette beaucoup trop dans notre société) et que des objets qui ont déjà eu une vie en trouve une autre dans mes créations. Ces éléments réutilisés sont même souvent à l’origine d’un création.
Actuellement, bien que je continue à employer bronze ou résine, je me suis mis à travailler le bois. Comme je le disais plus haut, c’est un excellent ami, amoureux des plantes et des forêts, qui m’a offert un fort joli morceau de tronc d’if, me mettant au défi de l’utiliser et de me confronter à du bois naturel. Je crois toujours aux rencontres et ce morceau de bois ne m’était pas arrivé dans les mains par hasard. J’ai donc réalisé mon premier tronc blessé et j’ai trouvé dans le bois, une nouvelle sensibilité, une histoire de vie, une mémoire…
Que dirais-tu de l’homme aujourd’hui par rapport au monde, aux catastrophes écologique, aux guerres… ?
Je suis un peu désespéré de l’humanité…
Et en même temps, foncièrement optimiste et adepte de la théorie des grains de sable. Enfin, je crois aux femmes et aux hommes de bonne volonté.
Mais bon, le spectacle offert aujourd’hui par notre planète n’est guère réjouissant…
Comment l’artiste peut-il intervient-il dans le report Nature/humanité ?
Je ne sais pas trop, je pense qu’il y a de multiples façons d’intervenir selon les artistes.
Pour ma part, dans mon rôle d’artiste chaman, je ne peux qu’essayer de traduire le sensible. Et sans donner de leçon, d’essayer d’éveiller la curiosité et l’intelligence du spectateur grâce à des œuvres humoristiques et faciles d’accès et de sensibiliser de notre proximité avec la nature (le bois en l’occurrence).
Et comme je le mentionnais plus haut avec la théorie des grains de sable, si cette exposition motive ne serait-ce qu’une personne, c’est gagné.
Est-ce son rôle, constat, militantisme ou indifférence ou bien peut-il rester en dehors de tout ça?
Je ne sais pas trop non plus ce qu’est le rôle de l’artiste. Comme me disait un ami historien d’art , « l’artiste, ça sert à créer de la pensée ! ».
C’est déjà pas mal…
D’autre part, je ne vois pas comment on peut être un artiste dégagé. Je suis un artiste de la vie et dans la vie et les œuvres que je crée sont forcément en lien avec mon époque et mes préoccupations. En tant qu’artiste, je ressens la nécessité de m’exprimer et j’ai la possibilité de le faire. J’essaie donc de produire un travail susceptible de nourrir la réflexion sur des sujets qui me semblent importants. Le rapport de notre société à la Nature est un de ces sujets.
En réponse à cela tu peux ajouter ce que tu veux… les questions disparaitront, ou plutôt ce sont tes réponses qui seront le sujet de mon texte. Viennent ensuite mon sentiment par rapport à ton travail ou pas, il me faut juste de la matière !
Deux choses que je veux ajouter :
De l’importance de la poésie dans mon œuvre et dans ma vie…
Et souligner qu’Odile n’est pas pour rien dans la réalisation de cette belle exposition. |