L’os dans tous ses états
Robert Bonaccorsi
Il y a l’os. Pour Nicolas Rubinstein un point de départ. L’os comme découverte du monde. Comme vocation ? On ne peut collectionner impunément dans la prime enfance des crânes de lapins. Une origine mais aussi une trace, un vestige, un fossile. Le souvenir concret d’une enveloppe charnelle évanouie, de ces étendues molles que le squelette charpente. L’os, les vertèbres (non les cartilages) ce qui reste, perdure, se retrouve chez les fossoyeurs et les bouchers, comme l’étaient ses grands-parents maternels. Une substance vouée à la poussière (qui peut prétendre à l’éternité ? Mais extrêmement résistante. Une relique sacrée ou profane, témoignage de la disparition de la chair, des muscles, de l’enveloppe, de l’apparence. L’évocation singulière et blanchâtre du vivant. La partie d’un tout, d’une unité organique. Un témoignage d’une cohérence perdue. Unis comme les lèvres et les dents ! La mâchoire persiste et le mal aux dents disparait à jamais.
“La vie, c’est comme une dent. D’abord, on n’y a pas pensé. On s’est contenté de mâcher...”1.
La mort est présente de façon récurrente dans le travail de Nicolas Rubinstein. Tout d’abord dans une double dimension familiale et historique.
« C’est un autre pan de mon histoire, ce sont des comptes à régler avec la Shoah. Je suis ce qu’on appelle un juif de la deuxième génération, j’ai un père survivant et des grands-parents morts dans les camps et donc.... Pendant toute mon enfance c’était des choses tabou, on ne parlait pas de ça, sauf certains épisodes qui revenaient en permanence. C’est toujours très lourd et très présent. La mort est là en permanence, on le sait mais on n’en parle pas ; Voilà, c’est surement ma façon maintenant de retraduire ce poids, d’essayer de le dépasser, de le sublimer »2.
Mais aussi, dans un rapport nature/culture qui se déploie plastiquement ; le terme ici prend tout son sens. Des animaux à l’homme, de la bête à l’humain, de Mickey au rat, de l’os au cerveau, tout s’enchaine, palpite, vibre. Car la bête n’est pas morte, et sans la dépouille le squelette vibrionne, beaucoup plus tonique qu’il n’y parait ! Nicolas Rubinstein confère au squelette une plastique formelle à nulle autre pareille.
Quand j’aurais du vent dans mon crâne
Quand j’aurais du vent dans mes os
P’tet qu’on croira que je ricane
Mais ça sera une impression fausse
Car il ne manquera
Mon élément plastique
Plastique tique tique
Qu’auront bouffé les rats3.
Le dur/mou, cet os (à moelle, en hommage à Pierre Dac) que l’on peut faire « juter » découvre tonique, fluide, essentiellement malléable, propre à l’expérience esthétique. Cette dualité des squelettes, de l’os constitue le fil conducteur (je n’ose pas écrire la colonne vertébrale) de cette deuxième exposition à la Villa Tamaris. La mise en espace et le catalogue se proposent de montrer l’enchaînement et la cohérence des périodes, des séries sans souci particulier de la chronologie. Des Souvenirs d’Afrique, au travail sur le cerveau en passant par Mickey is also a rat et les architectures ossifiées se découvrent un projet. Un dessein où nous avons privilégié les présentations murales sans pour autant exclure les volumes. Esquisses certes, mais aussi travaux sur les « engrenages en vertèbres », la cartographie, les mappemondes (Et pourtant il tourne, 2015), les cartes postales (des gammes sans cesse répétées, réalisées chaque soir au stylo bille et au typex, les Architectures cathédrales. La musique avec la pochette de son groupe néo-punk, Altobruit, un squelette, déjà, encore, toujours. Nicolas Rubinstein dessine des squelettes sur tout ce qui passe à portée de son regard et de sa main. Et cette obsession plastique est nécessaire et suffisante pour tout à la fois le relier à des sources surréalistes (par exemple Wolfgang Paalen et son Génie de l’espèce (os formant un pistolet, 1938) mais aussi dans le même mouvement, pour signaler son originalité. Dessin/desseins. Un point de vue, une tentative visuelle de mise à jour, d’explication du monde. L’os révèle l’organique. Le vivant se dissèque, s’analyse, par la forme, le volume, le trait. L’homme, l’animal, la société sont fait de « Flesh, blood and bone » comme le chantait Elvis Presley. Une mécanique complexe, ou l’on retrouve « Ces esprits animaux » issus du cerveau que Descartes analysait dans « Les passions de l’âme ». Considérons que la mort n’arrive jamais par la faute de l’âme mais seulement parce quelqu’unes des principales parties du corps se corrompt ; et jugeons que le corps d’un homme vivant diffère autant de celui d’un homme mort que fait une montre, autre automate (c’est-à-dire autre machine qui se ment de soi-même), lorsqu’elle est montrée et qu’elle a en soi le principe corporel des mouvements pour lesquels elle est instituée (...). Enfin, on sait que tous les mouvements des muscles, comme aussi tous les sens, dépendent des nerfs, qui sont comme de petits filets ou comme de petits tuyaux qui viennent tous du cerveau, et contiennent aussi que lui un certain air ou vent très subtil qu’on nomme esprits animaux »4. Aller à l’essentiel, jusqu’à l’os, implique la scission, la dissection même, sans que pour autant la mécanique se brise. L’os, possède sa propre dynamique, sa propre énergie. Il participe encore et toujours du vivant. Il frémit, respire, non dans l’acception macabre des danses du moyen-âge, mais tel un principe explicatif. Aucun dualisme mais une pulsion unitaire et organique vitale. Nicolas Rubinstein décrit, dessine, les ressorts cachés de la vie. « Un des aspects fondamentaux de mon travail est l’envie de révéler la structure cachée, l’ossature intérieure, l’anatomie des êtres et du monde, avec l’intuition, je dirais même la conviction qu’il y a là un secret caché »5. Cuvier parlait de la « subordination des organes » et de « la corrélation des formes » pour reconstituer le corps d’un animal à partir d’un os. Nicolas part du vestige, du détail pour explorer le réel. Le motif, l’image dans le tapis (The figure in the carpet), le secret caché se trouve dans l’architecture du vivant. Dans cette cohérence squelettique qu’il s’agit de rendre palpable et visible. Certains artistes possèdent l’immense privilège d’embrasser le monde à partir d’un détail. Nicolas Rubinstein use sans mesurer de cette prérogative. Il le fait avec discernement (à entendre ici comme synonyme de talent) pour une œuvre qui s’apparente à une cartographie rationnelle et paradoxale du vivant, remise sans trêve ni répit sur le métier.
Novembre 2016
1 / Boris Vian, La Vie c’est comme une dent, in. Je voudrais pas crever, C. Bourgois, Pauvert Ed, 1980, P.13
2 / Entretien J. L Maros, Afons Alt, Nicko Rubinstein, in, 5 ou le taureau et les cardinaux, Images en manœuvre ed. 2000
3 / Boris Vian, Quand j’aurais du vent dans mon crâne, ibid. p. 16.
4 / René Descartes, Les Passions de l’âme, Œuvres philosophiques T. 3, Garnier, 1973, PP. 936-937. On connait les tribulations du squelette de Descartes...
5 / Nicolas Rubinstein, cité par Pascal Neveux, catalogue Zones vagues, Château-Musée Grimaldi, Cagnes-sur-Mer, 2016. |