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ARTISTES
DE A à Z


Till ROESKENS 

THIS WAY ROESKENS


Lore Gablier : Ça y est, ça tourne.

Till Roeskens : …

Lore Gablier : J’ai pas vraiment préparé mes questions…

Till Roeskens : …

Lore : Tout à l’heure on a commencé à parler de l’exploration, comme élément central dans ton travail…

Till : Oui, la rencontre avec un espace, avec des lieux, il y a eu ça d’abord… ça vient de loin, c’est… des choses de l’enfance… puis la rencontre avec les personnes qui traversent ces lieux ou qui les habitent…  ah mais c’est dur de parler sans se répéter, dans la vie ! J’aimerais te dire des choses que j’ai jamais dites, mais là j’ai des phrases déjà construites dans ma tête, parce qu’il faut s’expliquer souvent, parce que j’ai écrit des textes sur ce que je fabrique.…

Lore : Qu’est-ce qu’un « artiste explorateur » ?

Till : C’est… une étiquette un peu facile, dont je me sers parfois, pour faire vite… ça dit en tout cas que l’œuvre artistique n’est pas que cette forme qu’on voit à la fin. Le fait de traverser des espaces fait partie de l’œuvre. On ne sait pas trop où est l’œuvre, et c’est tant mieux.

Lore : …

Till : …

Lore : Peut-être qu’on devrait commencer par Plan de situation : Sélestat, la performance que tu as présentée à Frasq… déjà, est-ce que c’est une performance ?

Till : Oui c’est une sorte de performance… sportive… rester debout sur place pendant une heure et demie à parler, ça demande un peu d’endurance… mais je préfère l’annoncer comme une conférence-diaporama, c’est plus factuel, ça décrit mieux la chose. On pourrait parler d’un one-man-show, aussi, ou plus simplement d’un travail de conteur. C’est une tentative de décrire comment fonctionne le monde, en prenant pour exemple une petite ville alsacienne et en passant par la parole de tous ceux que j’ai croisés là-bas, du maire au commandant de la police, du forain à la femme de ménage, de l’ingénieur hydraulique à la philosophe…

Lore : Et quelle est la forme que tu as construit avec ça ?

Till : Tu veux pas essayer de la raconter ?

Lore : Nous sommes dans une salle plongée dans l’obscurité, avec pour seuls éclairages un projecteur dirigé en douche et la lumière d’un carrousel. Le projecteur est dirigé vers un panneau en bois peint en blanc, dressé à cinquante centimètres du sol, mesurant deux mètres par deux mètres ; à côté de lui est installé un écran d’à peu près la même taille et placé à la même hauteur, sur lequel sont projetées des diapositives. Et au centre de ces deux surfaces légèrement inclinées l’une vers l’autre, il y a toi…

Till : Il y a un bonhomme, la télécommande du projecteur diapos dans une main, un marqueur dans l’autre, et qui tend son bras vers la surface blanche immaculée et au milieu de ce blanc, il fait une petite croix : « Mettons qu’on est ici ». Et à partir de ce point va s’étendre une carte subjective de la ville, au gré des rencontres et des récits et des associations d’idées…

Lore : Pourquoi Sélestat ?

Till : Par hasard. Mon désir c’était de partir d’un point quelconque de la surface terrestre, d’aller voir tout ce qu’il y avait autour et d’en rendre compte. J’avais un contact avec le FRAC à Sélestat qui s’est dit intéressé pour me financer ce projet, et je me suis dit que Sélestat était un endroit assez quelconque pour partir de là…

Lore : Mais tu n’es pas allé plus loin que la ville ?

Till : Non, il s’est avéré assez vite que cette petite ville était un monde énorme, et qu’il était impossible d’aller au-delà dans un seul plan de situation.

Lore : Oui, ce n’est pas le premier de tes plans de situation, ni le dernier… qu’est-ce que tu entends par ce terme ?

Till : Le premier Plan de situation, je l’ai fait dans un foyer d’immigrés dans la banlieue de Strasbourg, en recueillant des récits de vie auprès de ses habitants, puis en les racontant à mon tour. J’étais allé chercher un plan au service du cadastre, pour comprendre l’endroit où j’étais… il se trouve que sous ce plan il y avait marqué « Plan de situation 1 : 1000 ». Et que parmi les personnes que j’interrogeais, plusieurs me parlaient du fait d’avoir perdu leur situation, d’avoir eu une situation et de ne plus en avoir… je me suis dis, tiens, mais c’est quoi une situation ? Comment la situation d’une vie résonne avec celle d’un territoire ? Ça reste encore mystérieux pour moi aujourd’hui… c’est pourquoi je continue ! Je sais que Sartre a beaucoup réfléchi sur ça, sur l’être en situation, des choses passionnantes je crois mais je m’en souviens très mal… le rapport paradoxal entre nécessité et liberté, puis il y a eu le situationnisme, bien sûr… bref, comme c’était un tel bonheur d’interroger ainsi des personnes sur leurs lignes de vie et de voir comment ces lignes se croisaient, quand j’ai vu ce plan et que j’ai vu « un sur mille », je me suis dit : là, je suis en train de faire le premier, ensuite faudra faire les mille autres ! En tout cas il y a très vite eu le désir d’en faire un deuxième, avec cette idée de partir dans toutes les directions à partir d’un point zéro arbitraire, comme j’allais cartographier le monde entier, peu importe où j’allais commencer… et donc c’était Sélestat.

Lore : Et la forme, tu l’avais prévue comme ça dès le début ?
Till : Oui, je savais où je voulais en venir, avec une précision qui m’a étonné moi-même, à la fin quand j’y repensais. Alors que je ne savais tellement pas ce que j’allais rencontrer… j’ai l’impression que parfois, quand on va vers le réel avec un désir assez fort, c’est comme s’il venait à notre rencontre. Mais là c’est aussi un désir de forme qui s’était construit au fil des années, depuis les toutes premières mini-conférences… j’en parle un peu ?

Lore : Mais oui.

Till : Le premier moment, je crois, où la pratique de l’errance que je cultivais depuis un bout de temps est devenue une pratique artistique, c’étaient les performances-autostop. L’idée c’était de partir sans but, de me laisser emmener là où les gens m’emmèneraient, puis de continuer droit devant. J’ai d’abord fabriqué un petit livre à partir d’un de ces voyages aléatoires, puis j’ai trouvé que c’était un peu figé là-dedans, alors j’ai essayé de raconter l’expérience en direct, sur un ton plat, comme si c’était une chose très ordinaire, mais en répétant surtout ce que les gens m’avaient raconté surant les trajets… où ils allaient, pour commencer, puisque tous ces gens avaient des endroits où aller, pour des raisons diverses… voilà, c’était la première petite conférence, Till raconte ses voyages et ceux des autres.

Lore : L’œuvre, alors, c’était le voyage ou c’était le récit que tu en faisais ?

Till : Justement, je ne savais pas trop… les deux.

Lore : Mais tu annonçais aux gens qui te prenaient qu’il s’agissait d’un projet artistique ?

Till : Pas tout de suite ! D’abord je leur demandais où ils allaient, je leur disais que c’était parfait pour moi… une fois que j’étais confortablement installé, je leur disais que je ne savais pas où j’allais, et que je trouvais que c’était de l’art… ils étaient le premier public de la performance. Et c’est une chose qui reste importante pour moi aujourd’hui, que les personnes avec lesquelles je travaille, que j’interroge, soient vraiment le premier public auquel je m’adresse.

Lore : Il y avait des images aussi, non ? Quel rôle elles jouaient ?

Till : Oui j’avais pris une photo de chaque endroit où les gens me laissaient. En racontant, je passais les diapos de ces lieux vides, dans lesquels les gens pouvaient se projeter… d’ailleurs, comme ces images n’apportaient aucune preuve de ce que je racontais, il m’est arrivé qu’on me demande à la fin si j’avais tout inventé… j’en aurais été incapable. Mais ça m’a fait plaisir, je me suis dit que ça signifiait qu’il y avait de la place pour l’imaginaire. De la place pour l’autre. Mais dans la conférence suivante que j’ai faite, le rapport aux images était différent : ça s’appelait Comment aller chez Krimhilde et l’idée c’était d’inverser la chose : ne pas raconter un voyage déjà fait, mais la proposition, la description d’un voyage à faire. J’expliquais aux gens comment aller d’un endroit à un autre…

Lore : En connaissant toi-même le chemin, d’après un souvenir, ou c’était complètement projeté ?

Till : Non, c’est un chemin précis, qui crée une certaine forme, qui passe une frontière… mais c’est pas annoncé au départ. Il y a une explication très didactique jusqu’au bout du chemin, mais on ne sait pas où on va et au fil de l’explication on se perd de plus en plus… il y a toujours cette idée d’aller vers l’inconnu… je suis tombé un jour sur une phrase de Saint-Jean de la Croix, je sais pas qui c’est mais la phrase disait : « Pour aller où tu ne sais pas, vas par où tu ne sais pas. » Ça m’a plu. Alors que je suis plutôt quelqu’un qui a un grand besoin de maîtriser les choses, qui se veut rationnel, rationaliste…

Lore : Vraiment ?

Till : Il me semble. En tout cas c’est ce que me renvoient les filles, en général. J’ai peut-être d’autant plus ce besoin de me confronter malgré tout à l’inconnu. C’est un rapport qui n’est pas simple : entre l’errance en tant qu’abandon à l’inconnu, et l’exploration en tant que tentative de maîtrise et de connaissance d’un territoire dont on veut dresser la carte, ce qui est toujours un moyen de pouvoir, aussi.

Lore : A la fois, les chemins que tu empruntes sont déjà des dispositifs rationalisés, urbanisés… les routes par exemple…

Till : Mais pour aller chez Krimhilde, c’est justement des voies de traverse de plus en plus improbables.

Lore : Oui mais la manière dont est écrit le territoire, qu’il soit urbain ou non… même les chemins de traverse sont pris dans une cartographie qu’on dresse avec de plus en plus de précision, grâce aux outils de repérage tels que les satellites. Ce que je trouve assez beau, et notamment à travers tes dessins, c’est la manière dont tu ajoutes une couche à une carte tout à fait probable, et la forme de ton écriture vient contrecarrer leur utilité et les rapports de maîtrise qu’elle sous-tendent.

Till : Je crois que tout humain qui se déplace vient les contrecarrer. Il y a des choses qui ne rentrent sur aucune carte.

Lore : Certes, mais on n’en a pas toujours conscience.

Till : Oui, mais on s’en échappe tout le temps, je crois.

Lore : Par exemple, je sais pas si tu te souviens, quand on traverse le terrain vague qui fait face à l’école d’art à Valence, on remarque qu’il y a un chemin qui a été tracé par le passage des gens. Mais ce chemin a été tracé inconsciemment, et non pour déjouer ou parce qu’on a compris que l’on est pris dans un réseau quadrillé, rationalisé…

Till : Mais c’est simplement parce que c’est plus court !

Lore : Non, pas forcément, il y a un tas d’autres raisons. Parfois, c’est parce qu’il y a là un arbre, ou un repère.

Till : Il faudrait étudier ça.

Lore : Et à Valence, encore une fois, ce n’est pas parce que c’est plus court.

Till : C’est comment, tu pourrais me le dessiner ?

Lore : Je sais pas si ça n’a pas changé, mais… là il y a l’école avec son entrée principale. Là, il y a le parking, la route, et entre les deux, la petite allée. Puis contre l’allée, le terrain vague. Et derrière, la place du marché. Et ce chemin, comment était-il déjà ? Il part presque tout droit… ce qui est drôle, c’est qu’en arrivant de l’arrêt de bus, bien souvent, au lieu de couper tout droit, on avait tendance à récupérer ce chemin, qui n’était pas forcément le chemin le plus court.

Till : C’est-à-dire que marcher le long de la route aurait été plus court.

Lore : Oui, parce qu’il y a une petite allée là. Et ce chemin… je me souviens plus exactement comment il part, mais je sais qu’il est un peu en biais. Et finalement, d’où viennent ces gens qui arrivent de là ?

Till : …

Lore : Excuse-moi, on s’égare !

Till : Non non, on est toujours dans le sujet ! Mais ce que je voulais dire tout à l’heure par rapport aux images, pourquoi je parlais de Comment aller chez Krimhilde : c’est que là les diapos avaient vraiment pour rôle de montrer des repères de ce chemin que je proposais. J’aimais beaucoup ce rapport très didactique à l’image, une image qui n’est pas là pour faire joli, mais pour montrer tel angle de telle maison, et il faut juste passer par là, derrière à droite. Pouvoir rentrer dans l’image et projeter, pointer les choses dedans, la prendre comme un objet utilitaire pour trouver son chemin, ce rapport-là me plaisait beaucoup… il est présent par moment dans Sélestat. A la fois il y a comme un chemin parallèle entre le texte et l’image… je crois que c’est très important aussi, les moments où je ne fais que raconter, pendant que les images passent derrière moi, je ne me retourne pas, je ne les regarde pas et je sais qu’elles sont là. Les correspondances se créent alors comme par coïncidence. Et par moments, je me retourne vers elles, je pointe des détails, je rentre dans l’image.

Lore : Avec l’autostop comme avec Krimhilde, même si on ne sait pas où on va arriver, on part d’un point pour aller vers un autre. Dans Sélestat, même si on passe d’une personne à une autre, d’un quartier à un autre, on n’est pas dans une géographie linéaire…

Till : Je crois que Sélestat est vraiment l’endroit où tout ça s’est rejoint. Il y a les lignes plutôt labyrinthiques et imprévisibles des Voyages, il y a les explications et le côté « guide du routard » de Krimhilde, il y a le fait de me glisser dans la parole des autres, de dire « je » à leur place, comme j’avais commencé à le faire au foyer…

Lore : Tu disais d’ailleurs tout à l’heure que la forme du livre te paraissait trop figée. C’est curieux, puisque Sélestat est devenu aussi une édition. Pourquoi l’un serait plus figé que l’autre, alors qu’il s’agit d’une conférence avec un début et une fin, comme un livre ?

Till : Oui c’est vrai, et elle est très écrite, à partir des enregistrements d’entretiens, que je cite à la virgule près. C’est peut-être plus une question du rapport immédiat avec le public. Conteur, c’est vraiment mon métier de rêve. J’ai toujours adoré qu’on me raconte des histoires, mais je me sens pas très doué moi-même pour en raconter spontanément. Alors je les emprunte aux autres, pour avoir quand même ce plaisir. Cette position du conteur qui travaille sans aucun support matériel, juste avec sa mémoire et sa voix, en transmettant l’histoire venue de plus loin que lui-même et qui passe par lui : c’est une position que je trouve idéale. Le jour où ça ne marchera plus dans l’art contemporain, je deviendrai peut-être conteur… je suis perdu… c’était quoi ta question ?

Lore : Pourquoi tu trouves les livres plus figés.

Till : J’aime quand même beaucoup les livres ! C’est pas si figé que ça… c’est aussi une chose légère qu’on peut emporter avec soi et feuilleter dans un sens ou dans l’autre… mais une conférence-diaporama c’est encore plus léger, plus éphémère, c’est aussi le fait de la projection : c’est juste de la lumière. Là dans le prochain plan de situation qui se prépare, dans la banlieue nord de Marseille, il n’y aura même plus d’images, je crois, il y aura encore une carte dessinée par terre, je vais marcher dedans en la dessinant…

Lore : Et l’idée de travailler avec un conteur ?

Till : Non, j’ai envie de l’être, ce conteur. J’ai envie de tout faire moi-même. Pour le meilleur et pour le pire. Tu trouves que je raconte mal ?

Lore : Non, au contraire. On sent que c’est appris comme un acteur le ferait, mais il y a une maladresse dans le jeu qui fait que pour moi elle est là aussi l’improvisation. Il ne faut pas le prendre mal…

Till : Ça va. 

Lore : On sent aussi le rapport que tu as eu avec ces gens. On n’est pas au théâtre. C’est drôle, lorsque tu passes d’un récit à un autre, tu bouges un tout petit peu, mais très légèrement, tu ne changes pas vraiment de position, tu es plutôt immobile tout le long, entre la carte et l’écran, où tu vas dessiner, éventuellement pointer des choses… mais il y a toujours quelque chose dans le corps qui signale une tentative de changement de voix… mais ce n’est pas du tout du jeu d’acteur.

Till : J’ai pris quelques cours de théâtre, mais j’aimerais en faire plus, j’aimerais bien apprendre avec un conteur aussi… suivre une formation de cinéma… il y a beaucoup de choses que j’aimerais apprendre, mais j’ai pas le temps ! Alors je fais avec ce que j’ai, ce que je peux. Parfois aussi, je me dis que dans tout ce qu’on apprend dans les écoles, on désapprend en même temps quelque chose d’autre. Alors j’essaie de faire avec ma maladresse.

Lore : Quelque chose que je voulais te demander aussi : est-ce que tu gardes toujours tout ? Ou bien il y a des gens dont les paroles ne t’intéressent pas ou te font peur ? J’imagine qu’il y en a avec qui tu as plus d’affinités.

Till : Dans cette recherche de l’inconnu, il y a aussi une recherche de l’indifférencié. Dans les voyages en autostop, il y avait déjà cette volonté de ne pas décider de ce qui serait un lieu digne ou non d’être visité ou photographié, ce qui serait une parole digne ou non d’être écoutée, transcrite… une sorte de mise à plat des hiérarchies de discours et de représentations. Prendre ce risque de la banalité. Dans Sélestat, il y a des ordres de discours normalement séparés qui se mélangent assez gaiement. Quand quelqu’un me demandait ce que j’étais en train de faire, à ce moment-là, je répondais que je préparais une conférence sur TOUT. C’était un grand bonheur de pouvoir dire ça ! Et c’est vrai que ça parle modestement de tout. C’est ce qui touche souvent les gens, cette curiosité, qui leur donne envie de faire pareil, de sonner chez leurs voisins pour les interroger… un jour j’ai quand même eu un avis très critique, qui m’a marqué, c’était de la part d’un Algérien : il trouvait ça « typiquement occidental ». Postmoderne. « Anything goes ». Si tout est important, alors rien ne l’est, au final ? Je me suis dit, zut alors, c’est trop facile. Je sais pas. C’est des questions qui continuent de me hanter. J’ai peut-être besoin de ces allers-retours, entre des moments où je ne m’engage pour rien de précis puisque je veux juste tout voir, tout entendre, et des moments où je prends quand même position, où je décide qu’après tout, oui, il y a des choses plus importantes que d’autres… c’est le cas avec le film que j’ai fait en Palestine, par exemple, là c’est clair que j’avais pas assez d’affinités avec les colons israéliens d’à côté pour les impliquer dans le film ! Ou que j’avais peur de leur parole. C’est une peur qu’il me restera à vaincre, peut-être. Je sais pas si j’ai répondu ?

Lore : Comment tu opères ton montage des images et des paroles, alors ?

Till : Evidemment, j’écarte toujours, énormément, malgré cette volonté d’ouverture, il y a beaucoup de choses enregistrées que je ne transcris pas, et dans ce que je transcris il y a encore un tri énorme qui est inévitable. Forcément, j’instaure malgré tout des hiérarchies.

Lore : C’est ça aussi un conteur, il transmet du sens.

Till : Oui, voilà, mais c’est une sorte de frottement entre le sens et le bruit. J’ai ce plaisir et ce désir, cette urgence peut-être, de transmettre du sens et de me risquer aussi vers les bords du non-sens… pour Sélestat, c’était vertigineux une fois que j’avais combien, peut-être soixante entretiens… j’ai eu beaucoup de mal à m’arrêter, et le jour où je me suis dit qu’il fallait vraiment que j’arrête et que j’ai commencé à faire du tri, c’était effrayant, cette matière totalement rhizomatique : tout est connecté, untel connaît untel mais en même temps, habite à côté de telle autre chose dont m’a parlé untel, etc.… mais c’était aussi le défi qui m’intéressait : comment raconter un rhizome dans une forme linéaire, avec un début et une fin, même s’il s’agit d’une fin en queue de poisson… qu’on sente tout au long du chemin qu’on fait, que ce n’est là qu’un chemin parmi mille autres qu’on pourrait faire. Qu’on soit à la fois pris par l’avancement du récit et la construction progressive de la carte et du territoire mental qui s’étend, et qu’en même temps, à tout moment on sente que ça ne tient qu’à un fil ! Comment passer d’une chose à une autre, c’est vraiment la question centrale de la conférence. Puisqu’il faut parler de tout, mais que sur toutes les choses dont on parle on pourrait dire infiniment plus, que donc toute chose qu’on quitte pour parler d’une autre est tristement laissée en plan… pour que ça ne soit pas trop triste, on se met à rire. Il y a une sorte de vertige qui s’installe au bout d’un moment, et les gens commencent à rire, à force de connections aussi arbitraires qu’évidentes.

Lore : À quel moment as-tu décidé d’arrêter, alors ? Comment est-ce qu’on arrête ?

Till : Je ne sais pas comment on arrête. Plus on avance et plus la liste des gens qu’il reste à rencontrer s’allonge. C’est inévitable. Tout ce dont je me souviens c’est que vers la fin de la conférence il y a ce personnage dont on parle plusieurs fois mais qu’on ne rencontre pas, l’espèce de capitaliste, spéculateur, qui rachète beaucoup de friches industrielles, qui est soupçonné de toute sorte de choses… j’avais demandé un rendez-vous pour le rencontrer, il me l’avait donné, ce rendez-vous, mais un mois et demi plus tard. Je me suis dit que si j’allais jusqu’à ce point, je ne pourrais plus jamais mettre tout ça dans une conférence. J’ai annulé.

Lore : En effet, c’était peut-être pas nécessaire d’aller jusque là.

Till : Mais rien n’est nécessaire.

Lore : Non, c’est sûr. Mais il y a cette question de l’habiter, de la friche, de l’organisation du logement et du travail. Je trouve que la conférence est une plus belle manière de faire la rencontre de cette personnes… il fallait peut-être juste revenir vers lui avec la conférence.

Till : Il a été invité à venir voir.

Lore : Et il est venu ?

Till : Non, pas à ma connaissance. Mais savoir comment ça se termine, c’est peut-être pas très important, c’est de toute façon pensé comme un fragment de quelque chose. Le fil s’interrompt quelque part et il est repris ailleurs… tout ça se cherche… j’en suis aujourd’hui au plan de situation numéro six ou sept, mais je pense qu’il s’agit encore que d’ébauches de ce que ça pourrait devenir. Et le fait que ça devienne tantôt un livre, tantôt une conférence, tantôt un film ou une exposition, je le sens un peu comme… par défaut, parce que j’ai pas la force de continuer, et donc il faut arrêter quelque part, et ça se fige dans une forme. Mais ce que ça pourrait devenir, ces plans… je l’entrevois à peine. Une sorte d’œuvre d’art totale, je crois, vraiment multiforme, une forme ouverte, jamais arrêtée, qui ne se figerait plus, très grande et très petite à la fois… un plan de situation dans lequel on pourrait se promener, mais qu’on pourrait promener avec soi en même temps, qui serait vaste comme un vrai paysage, mais qui en même temps ne pèserait pas plus lourd qu’une carte de randonnée… où les deux pôles de l’œuvre puissent se rejoindre, l’exploration du dehors d’un côté, la forme-trace de l’autre, que tout ça ne fasse plus qu’un, et donc que les spectateurs ne soient plus des spectateurs, qu’il puissent en devenir co-auteurs, explorateurs à leur tour… oui c’est ça, l’essentiel, ce serait que les personnes rencontrées deviennent vraiment partie prenante de ce projet-là. De le construire ensemble, à plusieurs. C’est un fantasme, peut-être.

Lore : …

Till : J’ai lu récemment un article dans le Monde diplomatique, à propos d’un géographe américain, William Bunge : un monsieur qui s’était fait une grande renommée en inventant des méthodes de géographie quantitative, rationnelle, statistique, jusqu’au jour où il a pris conscience à quel point ses méthodes étaient utilisées par les pouvoirs et contre les gens. Il a complètement arrêté ce qu’il faisait, et il s’est mis à faire de la géographie de proximité, avec ses voisins. Il a travaillé très longtemps à recueillir à la fois l’expérience géographique des gens de son quartier, un quartier pauvre de Détroit, et à divulguer auprès d’eux ses connaissances géographiques pour inventer ensemble une représentation du lieu où ils étaient, et développer une réflexion sur la possibilité de changer ce lieu en mieux… il existe un gros livre très cher là-dessus qui n’a jamais été traduit en français et qui est très rare, je l’ai pas lu, j’ai juste lu cet article… mais parmi les illustrations, il y avait par exemple une carte qui montrait les flux d’argent entre ce quartier et les quartiers environnants, c’est-à-dire par où l’argent rentrait et sortait du quartier et comment ça se faisait qu’il y en ait tout le temps plus qui sort qu’il n’en rentre. Pourquoi, en fin de compte, un quartier pauvre est pauvre ? Il avait à la fois cette capacité d’analyse, de regarder les choses de très loin, que j’aimerais bien avoir, j’ai l’impression qu’il me manque encore beaucoup de lucidité et de compréhension. Et à la fois cette énorme proximité, de faire de la géographie avec ses voisins, avec ses amis… cet arc de tension là, entre distance et proximité… je voudrais en arriver là.

Lore : Lui en arrive là aussi parce qu’il y a une proximité durable, il est là, quelque part, pour longtemps. C’est son point d’observation. Lorsqu’on se situe dans des circulations et des déplacements, on ne fait peut-être pas la même chose. Ceci dit, c’est peut-être ce que tu viens de commencer à Marseille, où tu habites, avec le film sur la Joliette, puis maintenant les quartiers nord ?

Till : Non, pour l’instant j’ai pas vraiment construit de fidélité envers ces gens. C’est vrai que Plan de situation : Joliette s’est étalé sur quatre ans, que je travaille sur des périodes de plus en plus longues… mais la plupart des personnes, je les ai vues qu’une seule fois. Salut, ciao, merci. Alors que c’est une fois qu’ils auraient vu le film qu’on pourrait peut-être vraiment commencer à travailler ensemble. J’en ai assez de ces rencontres fugitives. Mais tu as raison, il faudrait arrêter de voyager, alors. Décision difficile. Déjà au niveau matériel, parce que là c’est quand même le fait d’aller à droite à gauche, au gré des invitations, qui me permet de manger ma croûte. Et je sais même pas si j’arriverais à raconter un contexte dans lequel je prendrais vraiment racine, si j’arriverais à raconter une histoire dans laquelle je serais engagé. Ce regard de l’étranger, qui vient toujours d’ailleurs, qui voit les choses avec un regard neuf parce qu’il les regarde un peu de loin, ça facilite le travail, quand même ! Je sais pas ce que j’arriverais à créer sans cet écart. Tôt ou tard, faudra essayer. En tout cas, j’espère que ça va être de plus en plus long… mon rêve c’est vraiment de trouver le plan de situation qui me prendrait le reste de ma vie.


Entretien parû dans le catalogue Frasq, rencontres de la performance 2009

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