Commencée en 2006, cette petite œuvre fut achevée avec difficulté en 2011, la tristesse et la lassitude et peut-être la superstition, me submergeant à chaque tentative de la terminer.
L’idée d'un film et de son fil narratif sont survenus à l’écoute du deuxième mouvement de « la Sonate pour deux clarinettes » de Francis Poulenc, écrite en 1918, de laquelle, le biographe Henri Hell reconnaissait « une saveur acide qui agace délicieusement l’oreille ».
Cette petite sonate minimaliste m’a inspiré le drame entre deux boules se déroulant dans l’espace clos de l’écran, avec la couleur verte comme seul décor.
Le sous-titre, Prélude à l'après-midi d'un faune, fait référence à l’œuvre symphonique de Debussy, elle-même illustration du poème de Stéphane Mallarmé. Debussy écrit alors en note explicative : « La musique de ce Prélude est une illustration très libre du beau poème de Mallarmé ; elle ne prétend pas en être une synthèse. Il s’agit plutôt de fonds successifs sur lesquels se meuvent les désirs et les rêves du faune dans la chaleur de cet après-midi. »
C’est au beau milieu de la composition de mon film que je me suis rendu compte de ses analogies narratives, avec ces œuvres majeures des premières avant-gardes françaises.
Nijinsky, danseur, poète et peintre sublime, l’a porté sur scène en 1912 à travers une chorégraphie paroxystique et scandaleuse, dédiée à l’archaïsme de l’amour et du désir. Sur la musique de Debussy, qu’il jugeait trop douce, il inaugura cependant des mouvements tout en géométries et en saccades, inspirés à la fois des gestes des fous et des dessins de vases grecs.
Jankélévitch écrit à ce propos : « c’est L'Eros cosmogonique qui nous parle ainsi par la voix bucolique de la flûte, et l’on sait comment Ninjinski, mimant le « coït avec Rien », imposait au public des Ballets russes cette angoisse méridienne, cette panique estivale, ce désespoir aphrodisiaque. »
La troisième influence de cette petite œuvre est un souvenir d’enfance qui me troubla à jamais.
Lors d'un après-midi, contrainte à faire la sieste avec ma grand-mère, je n’arrivais pas à dormir comme souvent les enfants.
Je m’étais tournée de côté, les yeux fixant le mur dans la chaleur du début d’après midi. Puis, dans un demi-sommeil se déroula une bien étrange scène : progressivement et comme si mon attention entrait dans une acuité telle qu’elle pouvait pénétrer l’espace microcosmique, j’observais un petit carré de mur où les choses semblaient s’animer. Il me semblait voir quelques petits points se déplacer en des mouvements non aléatoires mais selon des intentions bien précises qui se confirmaient à mesure que mon observation se faisait plus soutenue. Une histoire se déroulait sous mes yeux. Je devenais le témoin de la vie de petits êtres étranges et abstraits dont la présence ou le corps se résumait à un point, et, qui, se présentaient à ma vue comme si une brèche s’était ouverte entre nos dimensions éloignées et incompatibles.
Pendant le temps de la sieste, j’assistais donc en témoin privilégié, à une tranche de vie de l’univers de ces petits points. Leurs déplacements perpendiculaires et leurs poursuites effrénées devenaient d’une expressivité pleine de sens pour moi. Leurs existences semblaient aussi animées et passionnelles que nos vies d’humains, et, n’ont eu pour un laps de temps plus de secret pour moi. Je m’attachais d’ailleurs avec un intérêt particulier à un de ces petits points et à ses péripéties. Ce qui se passait vraiment, je ne pourrais le dire car depuis je l’ai oublié , mais je resté convaincue que je fus le témoin d’une forme de vie qui, si infime était-elle, comportait son lot d’émotions, attirance et amour, répulsion et bataille, fuite et solitude, qui n’était pas si éloignée des nôtres.
Plus tard, je repensais souvent à ces petits points et je retrouvais dans mes lectures des indices de cette expérience dans deux textes dont je raffole : une fable de Robert Louis Stevenson : « L’horloger », et « Flatland » de Edwin Abbott Abbott. Je conseille vivement à toute personne qui s’intéresse à ce genre de phénomènes de les lire. |