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Franck POURCEL 

Stèle de l'eau   Stèle de la terre   Stèle du ciel
       
 

Stèles de Camargue
Stèles, étymologie latine : stela, étoile.

Les stèles sont des monuments sans date et sans fin. Elles mesurent encore un moment ; mais non plus un moment du soleil du jour projetant son doigt d’ombre. La lumière qui le marque ne tombe point du cruel satellite et ne tourne pas avec lui. C’est un jour de connaissance au fond de soi : l’astre est intime et l’instant perpétuel.
Victor Ségalen, Stèles


« Hier, j’ai rencontré sur mon chemin une stèle. En épitaphe, il était écrit qu’ici, par un violent orage, plusieurs cavaliers avaient péri lors d’une forte inondation. J’ai alors regardé le paysage autour de moi et rien ne correspondait à ce que je lisais. Le paysage était constitué d’une petite plaine, traversée par un cours d’eau. Mais rien ne pouvait présager ou supposer qu’il y ait eu ou pu avoir un tel accident. Il fallait alors imaginer l’événement. Il y avait une telle différence entre ce que je lisais sur la stèle et ce que je voyais autour de moi dans le paysage, que seule l’imagination était capable de faire le lien. Différence incontestable entre le réel et l’imaginaire. »
Carnet de notes, juillet 1993


Devant cette dualité, le regard se constitue.
Les stèles sont des vestiges du temps, édifices immuables, intangibles, impersonnels. Ces « immémoriaux » marquent le paysage de leur droiture, s’ouvrent au ciel, montrent de leur cime les étoiles.
Les stèles sont des monuments-mémoire. Celle des lieux, marais du Scamandre, Beauduc, nef de l’église des Saintes Maries de la Mer, étang des Impériaux, mas de la Félicité ; celle des hommes, pêcheurs, sagneurs, gardians, roms, manouches, gitans, gens du voyage, provençaux, languedociens ; celle des gestes, couper, lier, lancer, agencer, attraper, pêcher, prier ;
Chaque geste devient un mémorial, une stèle avec en épitaphe une écriture photographique.
Walter Benjamin disait : « la photographie est un petit cercueil de quelques millimètres d’épaisseur dans lequel se trouve un instant ».
Devant cette petite mort, l’œil s’émeut en même temps que se déploie le mouvement des hommes. Il faut suivre ce dernier depuis son élaboration : marcher, se pencher, se redresser, se faufiler, pénétrer au cœur d’un territoire, d’une société, d’un groupe et faire une invite à la connaissance.
Le travail photographique est rythmé autour de trois thèmes : l’eau, la terre et le ciel. Ces éléments fondamentaux sont rattachés au travail quotidien dans ses formes traditionnelles, aux manifestations sociales autour des chevaux et des taureaux et aux évènements religieux du pèlerinage des gitans et des gens du voyage.
Les trois stèles parlent intimement de ces hommes et de ce qu’ils portent en chacun d’eux. Elles disent leur nécessité matérielle, leur combat du quotidien, leurs moments de solitude. Elles disent leur recherche de plaisir collectif, leur exaltation de l’instant, leur attachement à un territoire, à une fratrie.
Ces stèles sont vouées à la mémoire de ces histoires. Elles donnent à méditer sur l'avenir de la Camargue.
« Nous sommes dans l’immémorial d’un rapport à la nature, marqué par des gestes ancestraux et la pérennité d’une sorte de relation intime avec des ressources. L’omniprésence de l’eau, la simplicité apparente des gestes et la proximité entre les hommes et les animaux désignent quelque chose comme un espace commun, un champ d’expériences partagé. En suspens est la question de savoir où localiser ces hommes et ces femmes dans l’économie mondiale?: sommes-nous face à des survivances ou à des émergences ?
Le caractère « ethnographique » de ce travail nous éloigne d’une vision folkloriste aussi bien que d’une problématique esthétisante de la beauté du geste. Pour autant, il ne s’agit pas de s’installer dans l’utopie de la rigueur documentaire et du constat d’huissier. Les images constituent autant d’énigmes que de documents. L’espace local est traversé par des temporalités diverses : des gestes ancestraux exécutés en tenue de sport posent la question du devenir des activités décrites. Quel est aujourd’hui leur statut social ? Ce monde productif est-il aussi pour une part un monde ludique ? Ces Stèles font du plein air l’espace dominant?: qu’en est-il du repli dans l’espace domestique, de la chaleur du foyer ou de l’ombre protectrice ? Ces images oscillent entre la familiarité et l’étrangeté. Elles disent simultanément la continuité d’une relation à la nature et inscrivent dans les marges la possibilité de points de rupture ou de catastrophe. Elles disent l’effort et le plaisir partagés et répondent à un impératif de transcription du quotidien, sans s’y limiter jamais. C’est ce qui fait leur force : on peut les utiliser pour entrer dans une réflexion sur la nature qui ne s’identifie jamais au nostalgisme ou à la prophétie apocalyptique. »
Jean-Louis Fabiani, extrait de Lieux d’immémoire, 2003

 
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