Pascale MIJARES 

J’ai choisi de m’intéresser à la salle des chaudrons de la savonnerie. Depuis plusieurs années l’usine ne fabrique plus de savon mais le conditionne. On n’y fait plus de saponification, les chaudrons ne sont plus que les témoins d’une époque florissante. Cet espace a été laissé dans l’état, avec au fond, un petit bureau sur lequel repose un vieil annuaire, quelques fiches et une bonne couche de poussière. Les couleurs des murs et des cuves s’harmonisent aux teintes que la rouille dépose sur le sol, sur les vannes et autres objets métalliques. Une lumière apaisante émane des cheminées et emplie le lieu. Le son provenant de l’autoroute qui file au-dessus ajoute un élément à cet environnement.
Y déposer un objet surdimensionné m’a permis de ne pas le faire avaler par le lieu si chargé (d’histoire, d’objets, de couleurs, d’émotion).
Pour palier à ma réticence à utiliser le savon j’ai cherché une raison valable de m’en servir. Personne ne m’a imposé ce matériaux mais l’occulter aurait été un regret.
En travaillant au collage de 3750 Rubik’s cubes, durant une autre résidence les mois précédents mon immersion au sein de l’entreprise, j’ai beaucoup réfléchi aux contraintes que je m’inflige dans mes réalisations. Souvent longs, répétitifs mes processus s’apparentent au travail à l’usine, au travail à la chaîne. J’ai d’abord axé ma réflexion sur les conditions de travail à la savonnerie. Sur la raison de mon intervention. Puisque l’art doit permettre à chacun de s’évader, je me suis orientée sur les évasions…Les plus audacieuses ont été faites à l’aide de pistolets sculptés dans du savon.
Ces armes ont été patiemment et secrètement fabriquées depuis quatre à cinq semaines avec du savon, du papier d’aluminium et du cirage. Que ce soit le «roi de la belle» en 75 (Michel Vaujour), Woody Allen dans prends l’oseille et tire toi ou quelques détenus dans les années 80 qui ont utilisé un pistolet sculpté dans du savon pour s’évader de la maison d’arrêt de Cherbourg, chaque évasion fait preuve de génie.
En fabriquant ce pistolet géant en savon, je souhaitais plus que tout porter en dérision les idées reçues et attendues sur les quartiers nord. Cités où l’on s’attend à voir des mains armées, des délinquants et repris de justice à toutes les entrées d’immeubles.
Le flingue (référence aux tontons flingueurs) évoque les années 70 80, une époque révolue loin de l’excès de technologie, plus «humaine». Ce qu’est la savonnerie avec son côté artisanal, familial et muséal.
Cette résidence ne m’a pas seulement appris les secrets du savon de Marseille. Elle m’a permis de rencontrer de véritables passionnés, prêts à lutter pour conserver le patrimoine, ouvert et sympathique.

Dessouder les préjugés 2010
~400 kg de savon de Marseille, pigment
20 X 203 X 135 cm

Pièce réalisée à la Savonnerie du Midi en collaboration avec les maîtres savonniers.
Partenariat avec Lézarap’art, le Fonds Régional d’Art Contemporain Provence-Alpes-Côte d’Azur et la savonnerie du fer à Cheval.
Cette résidence s'inscrit dans le projet "Dynamique Espoir Banlieues" devenu “pour une dynamique culturelle dans les quartiers”

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