 |
|
|
 |
|
 |
Vues de l’exposition Dialogue Ghelloussi/Mayaux, CRAC L-R, Sète, 2008
Photographies Marc Domage
|
 |
Demain dure encore (2) 2008
Bois, papiers lacérés, peinture, ø env. 400 cm |
 |
Sans titre 2008
Série de 5 miroirs. Bois et éclats de miroirs, enduit, 180 x 180 cm chacun |
 |
La lotta continua (2) 2008
Bois et peintures, H 310 x ø 120 cm |
 |
I’d like to fly in the sky with you 2008
Bois, chutes d’atelier, lumière, bande sonore montée en boucle
H 90 x L 120 x l 90 cm, pour chaque élément |
 |
Bien qu’ils échappent à une définition unique : les grands ensembles 2008
Panneaux de contreplaqué, plexi, pieds métalliques
H 230 x L 160 x l 120 cm |
 |
L'exposition Dialogue, présentée au rez-de chaussée du CRAC, initie la rencontre entre l'oeuvre de Karim Ghelloussi et celle de Philippe Mayaux. Les projets, pensés dans leur relation au lieu, sont issus de la complicité intellectuelle des artistes et de la connivence entre leurs pratiques singulières. Philippe Mayaux concentre sa proposition sur les murs du centre d'art, tandis que Karim Ghelloussi investit l'espace entre les murs avec des oeuvres en trois dimensions. Plutôt qu'une confrontation, s'instaure un dialogue entre deux langages, dont l'un peut être visible dans l'autre : l'image sert parfois de cadre à l'objet ou, au contraire, l'objet appuie le sens de l'image. Karim Ghelloussi et Philippe Mayaux font tous deux appel, dans leurs recherches, au processus du "hasard objectif et de l'association aléatoire d'éléments générateurs de sens" (Philippe Mayaux). Ils partagent un même goût pour la figuration et l'hybridation. Les références auxquelles les oeuvres renvoient, mélangent, sans hiérarchie, culture savante et populaire, arts mineurs et majeurs. De leur proposition pour le centre d'art émane le souci du politique au sens qu'il revêt étymologiquement, la vie "dans la cité". Les oeuvres sont le vecteur d'une impérieuse nécessité de s'exprimer. Ces images suscitent des sentiments contradictoires. Elles relèvent aussi bien de la dérision, de la colère que de la poésie, et entrent en résonance non sans humour avec la célébration des quarante ans de mai 1968.
Karim Ghelloussi a construit un ensemble de cinq nouvelles sculptures d'expressivité urbaine fortement marquée, réparties chacune dans une salle. Des sculptures de petites dimensions sous vitrine, issues de la série Études et Chutes, se mêlent à celles réalisées par Philippe Mayaux. Karim Ghelloussi travaille sur l'écart entre le réel et sa représentation, sur la construction d'une image par l'appropriation d'un objet, fragment du réel. Il récupère des objets chinés, des chutes d'ateliers qui constituent le vocabulaire de base de ses sculptures. Dans la série Études et Chutes, les objets choisis sont des bibelots et chinoiseries, appartenant au champ des arts mineurs, et considérés comme kitsch. Ils constituent des archétypes d'un imaginaire commun habité de clichés culturels. L'aura désuète de l'objet est contrebalancé par l'ajout de formes "monstrueuses", de coulures noires, en opposition avec le modèle initial. Ce processus de va-et-vient entre l'évidence des matériaux et la symbolique de la forme est également à l'oeuvre dans les sculptures de grande dimensions pour lesquelles l'assemblage apparent de chutes de son atelier permet de reconstituer les gestes de l'artiste.
Dans la grande salle, Demain dure encore, une grande étoile en volume, est recouverte de papiers blancs peints en noir, puis déchirés. Ce geste évoque l'oeuvre de l'artiste Raymond Hains, porte parole des Nouveaux Réalistes, dont le travail avec les affiches lacérées prélevées dans la rue a constitué un moment clef de l'invention par l'art d'une nouvelles poétique du réel. La contradiction métaphorique du titre Demain dure encore est également présente dans la sculpture La lotta continua, dont le titre se réfère au groupuscule gauchiste italien du même nom créé en 1969 et dissous par la suite. Là aussi l'oeuvre suggère un lien possible entre "le désir politique d'un moment historique et un geste artistique qui lui est concomitant" (Karim Ghelloussi), en l'occurence les peintures à la bombe que l'artiste Martin Barré réalise dans les années 1960.
La relation au réel de l'oeuvre de Karim Ghelloussi se livre de manière quasi littérale dans la série des cinq miroirs brisés auxquels répond la peinture murale Donald exit de Philippe Mayaux. La perception sensorielle est ici déformée par les miroirs brisés et la dissolution de la figure de Donald dans les méandres du dessin d'une grotte. L'illusion des formes, de ce que nous en percevons est à l'image de l'art dans sa tentative de représenter le réel, le mythe de la caverne de Platon nous ayant appris que les apparences sont trompeuses. Une même rhétorique anime le travail de Philippe Mayaux : "Je suis l'illusionniste montrant au regardeur ce qui n'a réellement aucune importance et lui cachant l'essentiel, c'est-à-dire ce qui produit les apparences. Je lui demande simplement d'être mon complice dans cette tragédie de la caverne".
Les maquettes de péniches chinoises intitulées I'd like to fly in the sky with you, mises en relation avec la peinture murale, Welcome to greencity de Philippe Mayaux, dessinent un paysage construit par la fulgurance du souvenir, pour l'un, par une pensée visionnaire, pour l'autre. L'évanescence des formes, les tonalités pastels, la mélodie du titre et la bande son en dialecte du Sichuan émise par les barges, suscitent la rêverie. Là où I'd like to fly in the sky with you semble construit comme la rémanence d'un souvenir que l'on survole, Bien qu'ils échappent à une définition unique : les grands ensembles, deux blocs construits avec des panneaux de bois recouverts de tags, représente une idée générale, bâtie à la verticale et qui nous surplombe : une idée de ces résidus modernistes qui signent les grands ensembles.
Le projet de Philippe Mayaux se situe dans le prolongement du livre d'artiste Le quatrième clou récemment paru aux éditions Dilecta et éditions Loevenbruck. Ce livre d'artiste a permis à Philippe Mayaux de se concentrer sur la relation particulière de l'image aux mots, déjà pressentie dans ses précédents travaux et confirmée en 2006 dans la série de tableaux (if, pleureur, si près, être, etc.) dans laquelle jeux phonétiques et orthographiques donnaient la parole à des écorces d'arbres. Certains morceaux choisis du Quatrième clou se voient transposés à l'échelle des murs du CRAC. Dans la même veine caricaturale, grotesque, voire absurde, Philippe Mayaux présente, dans la grande salle, une manifestation, Les agitateurs. Un ensemble de machines agitent des mains munies de pancartes qui étalent des slogans, des révoltes, des suggestions, comme À bas ta mère, dans un chaos flagrant.
Philippe Mayaux réinvestit la place laissée vacante par le déplacement des objets domestiques dans le champ de l'art, opéré par la pratique duchampienne du ready made. "D'où la propension, chez lui, à réinvestir la "peinture d'intérieur", à se réapproprier le champ (discrédité) des objets décoratifs agrémentant les murs, des petits tableaux ornementaux, des appliques, des "papiers peints" à motifs répétitifs, des vitrines de collections, des bûches électriques, des coucous mécaniques... (Semaine, n°59, juillet 2005). Dans ce nouveau projet destiné au centre d'art, Philippe Mayaux oriente sa pratique irrévérencieuse vers l'énergie de la parole dont il dote les murs. L'humour est à prendre ici le plus souvent au premier degré, au pied de la lettre. Il poursuit une pratique qui est celle de ses débuts : la peinture, en y ajoutant la dimension corporelle propre à la peinture murale in situ, cette dimension du corps qui a décidé son passage à l'objet et à l'installation. "J'en avais marre d'être courbé dans mon atelier devant mon chevalet. J'avais besoin d'être debout ; je suis passé à l'objet par un besoin physique, celui d'être debout."
Dans Mural pauvre con, Philippe Mayaux s'attaque à l'artiste artisan de la peinture, rien d'étonnant pour quelqu'un qui a forgé ses marques dans les pas de Marcel Duchamp. Des avant-gardes, Philippe Mayaux a retenu "l'alchimie de l'optique et du conceptuel", qui s'exprime de manière exemplaire dans le "jeu cognitif et interprétatif" entre l'image et les mots du livre d'artiste Le Quatrième clou. Le langage trouble le sens, flirte avec le non sens, joue avec la polysémie des mots, accentue le procédé de l'adresse et du raccourci. La diversité des emprunts, le grand écart entre les références obligent à la vigilance et à une lecture discursive autant qu'intuitive. On pense à Magritte, pour l'invention de ce rapport subtil entre entendement visuel et cérébral. On pense aussi aux tracts et aux affiches situationnistes tant le détournement du langage publicitaire, de la logique du logo, de la typographie, dans un but subversif, tourne en dérision les maux de la société. Reliées entre elles par une pensée mutine, les peintures murales de Philippe Mayaux constituent les "fragments solidaires" d'un scénario esquissé, en relation avec les oeuvres de Karim Ghelloussi, au fur à mesure de la déambulation de salle en salle.
|
|
| |