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ARTISTES
DE A à Z


Anne-Valérie GASC 

 
 
 

Les larmes du Prince 2016
13 larmes bataviques (verre gravé), 1 sérigraphie sur verre à bords polis (format A4), 1 cyanotype sur papier Arches BFK Rives 300 gr à bords perdus (format A4), dimensions variables
Vues de l'exposition Les larmes du Prince, galerie Gourvennec Ogor, Marseille, 2016
Réalisée en collaboration avec le CIRVA, Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts Plastiques
Aide du Centre National des Arts Plastiques, CNAP, dans le cadre du soutien à la recherche et à la production artistique
Photographies Jean-Christophe Lett

 
Les larmes du Prince 2016
Détails
Aide du Centre National des Arts Plastiques, CNAP, dans le cadre du soutien à la recherche et à la production artistique
Photographies Jean-Christophe Lett
 
 
 
Surface - Tension (Inachevés) 2016
Série de 10 polyptyques
Installation techniques mixtes, 1 vidéo HD, couleur, muette, sur tablette 7'', 1 maquette (impression stéréolithographique) en résine transparente, 1 dessin transféré par papier carbone bleu sur papier machine (format A4), 1 transfert papier carbone bleu (format A4), 47 x 56 x 23,5 cm / polyptique
Vues de l'exposition Les larmes du Prince, galerie Gourvennec Ogor, Marseille, 2016
Aide du Centre National des Arts Plastiques, CNAP, dans le cadre du soutien à la recherche et à la production artistique
Photographies Jean-Christophe Lett
 
Surface - Tension (Inachevés) 2016
Détails
Photographies Jean-Christophe Lett
 
Surface Tension (Inachevé) #09 2016
Vidéo HD, couleur, muette, 4’21’’
 
 

Anne-Valérie Gasc // Les larmes du Prince
par Emmanuelle Chiappone-Piriou - mars 2016

Les larmes du Prince qui donnent leur titre à la première exposition monographique d’Anne-Valérie Gasc à la galerie Gourvennec Ogor, fonctionnent telle une allégorie. La résistance exceptionnelle qui a fait leur renommée révèle une fragilité immense dès lors que l’équilibre des contraintes est rompu par la brisure de la queue filamentaire ; alors survient l’explosion, saisissante, qui réduit la larme en fine poussière. Le travail de l’artiste suggère qu’il en irait de même des infrastructures sociales et politiques qui sous-tendent notre culture matérielle et qu’elle traque à travers leurs manifestations architecturales.

Le travail d’A.-V. Gasc explore le nexus qui existe entre l’architecture et les régimes de représentation en vigueur. Son travail révèle à rebours : en étudiant les processus de destruction du monde bâti, elle met à jour les dynamiques qui ont présidé à sa réalisation et celles dont il est le berceau. L’architecture y apparaît comme un art de l’inscription – tout à la fois matérialisation, spatialisation et signification des conditions politiques, juridiques, économiques ou industrielles contemporaines ; dans un double mouvement, il se révèle être également la condition de l’émergence de sensibilités nouvelles qui entraînent la transformation desdites conditions.

Sa récente trilogie pyromane Various Small Sparks (2014), Feu-Principe de Contradiction et Démocratie (2015) a épuisé – intellectuellement et physiquement – les conséquences matérielles de la normativité propre au Mouvement moderne. Ce cycle avait amené l’artiste à observer et documenter le foudroyage des structures béton au travers de ses Crash Box (2011-2013), et à simuler l’explosion par le protocole (Overland, 2009) ou l’installation performative (Boum Blocs, 2008).

Ces larmes du Prince, qui désignent à la fois un vaste projet en devenir et l’une des premières œuvres de la série, prolonge la démarche adoptée par l’artiste dans ces précédents travaux, tout en la renouvelant. Anne-Valérie Gasc se donne un nouvel objet. L’artiste s’intéresse désormais aux circonvolutions d’une certaine architecture contemporaine caractérisée par un positivisme aveugle envers les technologies numériques. Portée par les figures largement identifiées des starchitectes, elle se fige en un formalisme qui, si elle joue de la singularisation à outrance, semble pourtant rejoindre la vacuité stylistique d’un style international tardif englobant. S’attelant à en révéler les mécanismes, A.-V. Gasc prend acte du changement de paradigme engendré par la globalisation et la dissolution corollaire de l’art de bâtir et, plus largement, du politique dans le néolibéralisme.

Nouvelle exploration donc, qui se déploiera dans les années à venir et dont nous verrons ici les prémisses, que l’artiste nous révèle en l’état, y compris dans sa dimension inachevée, avec une sincérité qui constitue une prise de risques. C’est que, fidèle au caractère expérimental de ses précédents travaux, Anne-Valérie Gasc installe avec cette exposition le socle des investigations à venir. Elle y procède à la « préparation de l’imprévu » qui, comme le note Laurent Jeanpierre (1), caractérise toute démarche de recherche.

Les larmes du Prince fonctionne tout à la fois comme l’élaboration d’un corpus historique et sa mise à l’épreuve physique ; l’artiste engage une première archéologie, installe ses références et procède à l’étude de leur fin potentielle. Deux sources sont ici convoquées, donnant chacune naissance à une œuvre : la Gläserne Kette (ou Chaîne de verre)(2) initiée par Bruno Taut en 1919 et les recherches morpho-structurelles menées par l’architecte-ingénieur allemand Frei Otto dès les années 1960 (3).
Ces deux épisodes de l’histoire de l’expérimentation architecturale du XXème, Anne-Valérie Gasc les positionne – à juste titre – comme les racines de certaines manifestations contemporaines dont elle entend, à l’avenir, étudier les points de rupture. Deux épisodes qui, s’ils diffèrent par l’époque, les moyens et les visées, partagent une même dimension spéculative et où la technologie, la raison et le calcul plaçaient l’architecte en acteur du monde.

Ce n’est dès lors pas leur critique qu’elle entame ici, mais bien plutôt l’étude de la façon dont ces deux références majeures se seraient transmises dans une certaine architecture contemporaine, qui en serait l’héritière illégitime. Chaque référence donne lieu à une série : les treize installations murales qui composent Les Larmes du Prince renvoient nommément aux treize architectes de la Chaîne de verre, tandis que Surface Tension – Inachevés présente une série d’itérations à partir des recherches de Frei Otto.

L’artiste déplace ainsi son geste : abandonnés les processus violents de destruction ou de mise à feu des objets, elle se situe désormais du côté de la fabrication. Il s’agit en effet d’expérimenter in vivo la fragilité intrinsèque des modèles, comme pour traquer celles des processus y ayant présidé. Et pour ce faire, il lui faut fabriquer ces artefacts, par le biais de procédés artisanaux ou des technologies de conception et de fabrication computationnelles. Ce faisant, elle génère des objets non standards à la matérialité critique, qui incarnent singulièrement cette généalogie des idées et des concepts.

Avec Surface Tension – Inachevés, A.-V. Gasc se penche sur les recherches biomimétiques de l’architecte allemand, qui étudiait les propriétés structurelles et matérielles des bulles de savon ; elles deviennent ici la source d’un processus d’itération que l’artiste pousse jusqu’à l’absurde – et au point physique de rupture. Les patterns d’Otto, dont la performance est justement issue de la parfaite adéquation entre légèreté et résistance, sont répétés sur eux-mêmes indéfiniment, dans une recherche de la complexité qui semble n’avoir d’autre fin qu’elle-même et qui génère cette fragilité. L’éclatement de la pellicule de savon vient souligner la perte des idéaux démocratiques qu’Otto s’était donné pour ambition d’incarner dans cette architecture légère, non-hiérarchique et transparente.

Tout, alors, semble tenir dans cette double affirmation de Bruno Taut – « Vive l’art de bâtir ! » et « Construire c’est mourir » – affichée par l’artiste comme une aporie. Premier temps du projet ambitieux que s’est fixé A.-V. Gasc, ces Larmes du Prince oscillent entre l’espoir et ce qui semble être le nécessaire échec de ces deux visions humanistes de l’architecture.



1 Laurent Jeanpierre, “Introduction aux conditions de l'art expérimental” in Elie Düring, Laurent Jeanpierre, Christophe Kihm et Dork Zabunyan (Dir.), In Actu, De l'expérimental dans l'art, Les presses du réel, 2009, pp. 307-335
2 La Chaîne de verre est une association épistolaire initiée par Bruno Taut au sortir de la Première Guerre mondiale et ayant réuni, de 1919 à 1920, treize architectes allemands visionnaires, de la mouvance expressionniste. Face à la dévastation de leur pays et à l’absence corollaire de commandes, ces créateurs ont choisi de coucher sur papier dessins et concepts incarnant, par le verre et les formes cristallines, le projet transcendant d’une pure révolution esthétique.
3 Architecte, ingénieur et bâtisseur de génie, Frei Otto a dédié sa carrière à l’étude des structures légères et des surfaces complexes, issues des procédures dites de recherche de forme et dans une approche biomimétique.

 
Interview d'Anne-Valérie Gasc sur l'exposition, réalisation Galerie Gourvennec-Ogor
 
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