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 FAVRET & MANEZ 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Les arpenteurs
Impressions pigmentaires format 40x50cm sur papier Photo Rag 308g

LE SYNDRÔME DE SOLARIS
« Est-il un monde où votre passé ressurgit comme s’il s’agissait de la réalité ? Ce monde est connu des amateurs de littérature fantastique et des cinéphiles, notamment des admirateurs d’Andreï Tarkovski ou de Steven Soderbergh. Il a pour nom Solaris. Immense océan de matière constituant une planète lointaine aux abords de laquelle les scientifiques ont installé leur base et étudient sans relâche l’intelligence de cet astre avec lequel ils ne parviennent pas à communiquer. Le héros, dépêché sur les lieux, découvre alors que les savants ont été atteints par la folie guettant tous ceux qui sont amenés à confondre le monde des vivants et celui des morts.
Patrick Manez et Anne Favret sont un peu comme le héros de Solaris. Ils sont allés voir de plus près une drôle de cité, l’observatoire astrométrique du plateau de Calern situé entre terre et ciel, pas si différente en cela d'une station spatiale. Sur les hauteurs de Nice, équipés de leur chambre photographique, les photographes décident d’enquêter au long cours sur cet univers savant qu’ils ont rapidement désigné comme une utopie. Isolé, réunissant une communauté de passionnés, logé dans des architectures directement issues des formes futuristes des années 1970 (sortes de globes reliés entre eux à la manière d’organismes vivants ou bien simples baraques), le site d’observation est à la pointe des mesures produites aujourd’hui lorsqu’il s’agit de télémétrie laser, de transfert de temps, de géodésie spatiale ou bien encore de mesure du diamètre solaire. Les photographies de Manez et Favret montrent un monde presque hors du temps. Les photographes cherchent, pour filer la métaphore de Solaris, à établir un dialogue avec l’intelligence mystérieuse de la science, et de conjuguer aussi les temporalités : de rencontrer peut-être la photographie elle-même.
D’où nous vient ce sentiment paradoxal de ressentir comme vétustes des lieux, des équipements et des instruments dédiés à l’astronomie ? Peut-être avons-nous mêlé dans nos imaginaires la science des planètes et l’idée de futur, voire même de science- fiction. Et que tout ce qui s’y rapporte devrait apparaître sur le mode de l’anticipation. Alors qu’en fait, les astres relèvent d’une science antique et les objets qui permettent de mener à bien les observations, bien que certainement de plus en plus perfectionnés, conduisent des recherches qui remontent à la nuit des temps. Ainsi l’observatoire du plateau de Calern est un lieu qui concentre différentes temporalités et ses équipements, pour certains, portent la marque du temps – le temps de ses origines, il y a 40 ans, mais aussi le temps des questions et des recherches qui y sont en jeu et qui l’enracinent dans notre histoire.
Il ne serait question que de cela : du temps. Mais aux deux sens du terme, car la météorologie des images de Favret et Manez est mûrement réfléchie. Lorsqu’après plusieurs campagnes de prises de vue, de jour, de nuit, au cours de saisons différentes, ils sont à leur table de travail face au choix qui produira le récit du livre, cette donnée météorologique permet d’inventer ou de souligner l’atmosphère du lieu. En privilégiant la neige, même si ce n’est en rien systématique, le lieu que l’on sait en altitude, devient encore plus éloigné de nous. Il pourrait être une région des pôles, il pourrait être une cime, ce qu’il est un peu, pour un plateau. Cette tonalité du livre est donc une dimension, une distance, une condition pour exprimer le caractère épique et silencieux des Arpenteurs – d’ailleurs sont-ce les photographes qui sont ainsi désignés, ou bien les savants ?
Lorsque la neige fond, elle dévoile la rudesse d’un sol mais surtout la présence mystérieuse de structures dont on ne sait pas très bien si elles relèvent de ruines contemporaines, de concrétions et d’effondrements naturels, d’antiques habitats, de structures votives ou finalement d’impacts d’astéroïdes. Regardés par les photographes, ces paysages se mettent à résonner avec les œuvres du land-art : lignes, coques, cuvettes, amas… comme autant de sculptures.
Les prises de vue à la chambre sont réalisées dans des conditions difficiles, avec des temps de pose longs, le froid, le matériel qui souffre. Pourtant rien d’héroïque dans cet agencement d’images, il s’agit plutôt d’un travail d’ajustement, de précision tout comme l’est celui du polisseur de lentille optique que nous voyons au travail. Pour communiquer sur Solaris, il faut produire des enchaînements d’images réglés comme du papier à musique. Pour qui sait regarder ce livre, le passage d’une image à l’autre est d’une finesse rare. Tout s’accorde, rebondit, file : formes élémentaires, signes, symboles, tonalités et couleurs, perspectives et angles de vue. Les Arpenteurs sont des maniaques de l’accord parfait. Ce livre est un modèle de consonance. Mais il est pourtant fait sans que ne s’en dégage une harmonie complaisante. Il est fait d’accord rares et parfois tordus, nécessitant de multiples regards comme on le dit de multiples écoutes. L’œil traque ainsi les enchaînements, les successions et les échos de formats : une partition qui serait l’onde susceptible de relier les hommes et Solaris.
Les hommes sont ici présentés dans un registre singulier. Les photographes leur demandent de poser mais sans que l’on puisse définir la limite entre portrait et mise en scène. La précision documentaire des images ne rime pas avec un souci
d’exhaustivité dans la description des actions. Le tout est un art de l’ellipse maîtrisée, non pas sur un mode allégorique mais plutôt comme des tableaux vivants. Qu’est- ce qui est réel dans ce livre ? L’aspect clinique des vues de la station, des outils, des bureaux et des machines devraient nous rassurer sur la rationalité des usages de chacun de ces espaces et de ces équipements. L’inverse se produit : le regard porté sur chaque élément les esthétise, c’est-à-dire, précisément, les soustrait à leur fonction, pour les consacrer dans leur expressivité formelle. Le laboratoire est observé comme s’il s’agissait d’un atelier d’artiste où le moindre recoin, la plus petite association de matériaux contient une pensée au travail sur les formes et les représentations du monde. Solaris projette dans nos esprits ce temps où la pratique du savant et celle de l’artiste ne faisaient qu’un.
Stanislas Lem publie son roman Solaris en 1961. Cette allégorie d’une matière extraterrestre dont la puissance consiste à donner vie aux souvenirs des Hommes qui l’approchent ne lui a probablement pas été inspirée par la photographie. On peut toutefois se demander si celle-ci n’est pas, dans notre quotidien cette fois-ci, une sorte de Solaris permanente. Les photos ne sont-elles pas en effet le principal mode d’accès que nous avons au passé ? Certes, leur compagnie ne conduit pas ceux qui les regardent à la folie, mais elle est toutefois cet agent qui permet de confondre les mondes.
Le syndrome de Solaris aurait ainsi contaminé les Arpenteurs : savants et photographes confrontés aux mirages de leurs désirs. »
Michel POIVERT

Voir aussi Les arpenteurs, Editions Loco, Paris, 2014
Voir aussi Les arpenteurs, livre d'artiste
Voir aussi l'exposition au tri postal de Lille, 2014
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