Philippe Poullaouec-Gonidec / Paysages en narration
Ce texte fait partie d'un ensemble d'essais commandés à l'occasion de l’exposition Alimentation générale, une traversée photographique, produite et présentée en 2025 par le Forum d'Urbanisme et d'Architecture (Nice) avec un commissariat de Marc Donnadieu.
Les œuvres photographiques nous invitent naturellement au beau. Comme par réflexe, nous les parcourons à la recherche d’une expression forte d'une composition clairement équilibrée, voire nous en espérons une ambiance englobante et une chromatique. Serions-nous toujours sous l’influence d’un cadrage pittoresque si cher à René-Louis de Girardin dans son traité De la composition des paysages1, qui recommande "que tout soit ensemble, et que tout soit bien lié", plaidant alors pour un renouveau esthétique en rupture avec Le Nôtre et une nouvelle éthique de la vie quotidienne2 ? Il s’agissait alors de créer un art "spectacle" du paysage et des jardins qui puisse inspirer les peintres, en contre-pied aux conceptions anglaises selon lesquelles le paysage devait avant tout ressembler à des peintures.
Ce sont paradoxalement les œuvres pleinement de leur temps d’Anne Favret et de Patrick Manez qui me font me souvenir de cette rupture dans l'histoire du paysage, justement parce qu'elles nous incitent à sortir de ce paradigme formaliste persistant par lequel l’esthétique au fil du temps est devenue une affaire de goût3. Autre temps, autres mœurs, cette exposition ouvre la voie à un tout autre dessein, celui de la qualification urbaine dans son extravagante pauvreté, sa quotidienneté, son apparente banalité, voire ses non-lieux.
L’une des considérations évidentes de notre temps est que la ville occidentale est devenue "paysage", et partant associant principalement ses enjeux à la qualité du cadre de vie, au bien-être et à l’identité : le concept de paysage urbain renvoie ainsi à une appréciation culturelle et sociale de l’espace.
Cette invention paysagère remonte au XVIIIe siècle avec la montagne4 puis avec la mer5 ; par la suite, elle a pris corps à travers la littérature, la peinture et, depuis plus d’un siècle, par la photographie et le cinéma. Le passage de la ville au paysage en une "invention paysagère" s’opère au moyen d’un processus d’artialisation (pour reprendre le terme d’Alain Roger6) duquel participent de facto l'œuvre d'Anne Favret et Patrick Manez.
L’importance du regard artistique pour l’invention du paysage urbain
Le paysage n’étant ainsi pas de l’ordre du donné, les passeurs artistiques sont essentiels pour artialiser nos environnements de vie : la mise à distance du sujet leur permet de donner une forme à la relation esthétique qui mène à la qualification paysagère d’un lieu comme mise en spectacle. Les lieux urbains en particulier se transforment en paysages dès qu’ils se trouvent happés par une lecture sensible ou affective d'eux, un processus dans lequel la photographie est bien souvent un puissant levier.
Lecture paysagère des œuvres photographiques
Les œuvres de cette exposition proposent plusieurs figures paysagères propices à une lecture sous trois angles : les formes (tangibles et intangibles), les thèmes (patrimoine, nature, urbanité...) et les intentions (mise en valeur, préservation...). L’une des caractéristiques communes de ces figures est l’intériorité urbaine en tant que forme d’expression paysagère (à Bologne, Béroia, Birmingham, Boulogne-sur-Mer et Bruxelles). Le thème de l’identité est également prégnant (à Benidorm, Berlin, Birmingham, Breda et Bruxelles), tout comme celui de la quotidienneté (à Béroia, Bologne, Boulogne-sur-Mer et Bruxelles). D'autres axes émergent de façon plus ponctuelle : le développement urbain (à Benidorm), l’interface industrielle (à Bettembourg) ou encore l’hygiénisme (à Breda). Chaque lieu porte en lui des singularités qui lui sont propres, écartant ainsi par le discours photographique l’idée d’un paysage urbain générique.
Les œuvres d’Anne Favret et de Patrick Manez invitent principalement à l’appréciation de l’âme des villes en tant qu’expressions et impressions paysagères. L’expression d’intériorité est très présente : les cadrages ne sont pas ceux d’une appréciation à distance, mais bien ceux des regards du marcheur dans son sujet. Ils nous proposent une lecture des espaces de vie du quotidien dans une pluralité révélée des textures de chaque place, bâtiment, rue et quartier. Un lieu commémoratif (Berlin), une ambiance (Bruxelles) ou encore une appropriation sociale (Bologne) composent une mosaïque paysagère. L’urbain est ainsi un univers d’expressions paysagères qui se complètent, se juxtaposent et qui s’opposent parfois entre elles, comme vis-à-vis de l’impression générale que nous avons d’une ville. L’impression émerge d’un regard englobant qui traduit un point de vue trivial sur la ville comme entité dans l’imaginaire collectif. Le portrait photographique de Benidorm pourrait en être l’illustration la plus nette, soit la perception d’un ensemble urbain uniforme et lisse cadré à distance en une appréciation globalisante.
Ces photographies nous rappellent opportunément que l’impression et l’expression constituent un couple indissociable de l’expérience du paysage. La qualité d’une végétation urbaine ou l’intérêt patrimonial de certaines ambiances de rues et de quartiers d’une ville peuvent coexister avec une impression ressentie de laideur ; les impressions et expressions paysagères s’interpellent et se façonnent mutuellement pour livrer les traits caractéristiques d’une image perçue de la ville.
Paysages urbains en narration
Le cadrage photographique d’Anne Favret et de Patrick Manez n’est pas fortuit. Il est minutieux ; il prend appui sur une préparation méthodique qui nécessite l’étude approfondie des sites avant la mise sur pied d’un travail en plan fixe ; il nait d’une intention patiemment et préalablement murie (qui n’est pas nécessairement communiquée aux destinataires de l’œuvre afin que les images demeurent ouvertes aux multiples interprétations).
Ce qui nous frappe dans certaines de ces photographies est leur aspect narratif en regard de leur lien avec les enjeux du paysage déjà évoqués ou tout simplement pour leur récit ; Benidorm et Bruxelles en particulier représentent deux figures paysagères diachroniques, tant par les sujets cadrés que racontés.
L’intitulé "Mirage" associé par les photographes à leur série sur Benidorm évoque l’irréel et la démesure : ceux des ambiances lumineusement fades, de la domination des échelles verticales, de l’affirmation inconsidérée d’un ensemble résidentiel en zone littorale, d’une architecture générique sans racine, d’un formalisme vide de sens. À l’opposé, les quartiers centraux de Bruxelles dévoilent la chaleur urbaine des journées à la tombée du jour. À la manière d'un phare dans la nuit, elles ciblent l’importance de la petite épicerie, du bistrot ou du commerce de coin de rue. Elles expriment la quotidienneté, la qualité d’un cadre de vie de proximité et plus largement l’intériorité urbaine, avec la permanence d'une vie même si celle-ci est absente du cadre. De plus, ce manifeste photographique porte en lui des interrogations vis-à-vis des enjeux urbains contemporains : l’importance de la vitalité des quartiers, de la mixité sociale et culturelle, du bien-être et de l’ancrage au lieu.
Ces photographies comme aspects et extraits narratifs mettent en exergue le dessein du paysage urbain contemporain, dans lequel figures impressionnistes et expressionnistes s’entrechoquent, s’opposent ou se diluent entre-elles dans le temps. N’oublions pas que le paysage est un concept de valeurs à part entière en mouvement perpétuel. Associé au temps social, il dépend aussi du temps naturel7. De fait, les paysages de l’urbain ne sont surtout pas immuables ; ils peuvent disparaître, tout comme ils n’apparaissent pas simplement là où les lieux ont été aménagés dans une intention déclarée ou non. Il y a une requalification constante des figures paysagères qui s’accumulent ou s’effacent dans le tissu urbain, d’où l’importance de documenter les temps donnés des traversées photographiques urbaines.
Qualification d’impressions et d’expressions paysagères de notre temps, l'œuvre photographique d’Anne Favret et de Patrick Manez fait ainsi œuvre d’observatoire.
1 de Girardin, René-Louis, De la composition des paysages (1777), Paris, Éditions du Champ urbain, 1979
2 Conan, Michel, Postface, De la composition des paysages, Paris, Éditions du Champ urbain, 1979
3 Ferry, Luc, Homo Aestheticus, L’invention du goût à l’âge démocratique, Paris, Grasset, 1990
4 Roger, Alain, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997
5 Corbin, Alain, Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Champs Flammarion, 1988
6 Roger, Alain, Nus et paysages, Essai sur la fonction de l’art, Paris, Aubier-Flammarion, Présence et pensée, 1978
7 Luginbübl, Yves, "Temps social et temps naturel dans la dynamique du paysage", Les Temps du paysage, Poullaouec- Gonidec, Philippe ; Paquette, Sylvain ; Domon, Gérald, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2003, pp. 85-104 |