Marc Donnadieu / Voir, vivre et comprendre l’Europe à travers la photographie
Ce texte fait partie d'un ensemble d'essais commandés à l'occasion de l’exposition
Alimentation générale, une traversée photographique, produite et présentée en 2025 par
le Forum d'Urbanisme et d'Architecture (Nice) avec un commissariat de Marc Donnadieu.
Face à cette série de photographies d’Anne Favret et Patrick Manez, pourrait-on affirmer, sur le modèle d’une formule demeurée célèbre dans l’histoire de l’art : “Ceci n’est pas l’Europe” ? Et, pourtant, ce que nous avons ici à voir ce sont bien les portraits photographiques de neuf villes singulières et emblématiques du territoire européen spécialement marquées de la genèse, de la volonté, du développement et des aboutissements actuels de l’Union Européenne. Neuf villes qui, à tort ou à raison, affirment au plus profond cette histoire de l’Europe en elle-même tout autant que la place de cette dernière dans l’histoire du monde. Neuf villes qui signifient également cette façon consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, dont elle a fait évoluer la notion même d’urbanité.
Fallait-il pour cela passer par la photographie ? Sans nul doute parce que l’image est tout à la fois affaire de vécus, de regards, de parcours et de récits ; de cœur, d’œil, de jambes et de mains... Elle capture ainsi des métropoles toutes leurs dimensions spatiales et temporelles et, par sa sensibilité fondatrice, elle s’attache tout particulièrement aux relations que les êtres humains entretiennent avec leur territoire. Elle en saisit dès lors la dimension d’usage sinon d’usure, d’appropriation sinon de résistance, de métamorphose sinon de mutation pour et par ceux qui y vivent au quotidien. Pour autant, il ne s’agit pas simplement de considérer ces neuf villes européennes comme des “cadres de vie” — de même, on parle-t-on aujourd’hui de “pièces à vivre” plutôt que de “salon”, de “salle à manger” et de “cuisine”, voire de “chambre” et de “salle de bains” comme de véritables lieux d’existences partagés, et parfois réinventés en commun. La ville est ainsi de l’ordre d’une donnée autant que d’un reçu, d’une mémoire autant que d’une histoire, d’un devenir autant que d’une fondation, d’une dérive autant que d’un ancrage.
Anne Favret et Patrick Manez l’énoncent clairement : Nous avons choisi de travailler à la fois sur le global et le local : le global parce que nous cherchons dans le paysage les signes visibles de questions générales (la mémoire, la mixité, la désindustrialisation...), le local parce que nous construisons notre approche photographique à partir de la réalité concrète, historique, topographique de la ville sur laquelle nous travaillons. Si notre projet peut paraitre démesurément ambitieux, c’est en fait notre quotidien commun que nous explorons et cherchons à révéler. Nous nous faufilons. En allant voir le quotidien des autres, c’est notre territoire que nous arpentons et c’est l’histoire dont nous sommes faits que nous mettons en lumière. Au sens premier du terme car c’est par la photographie, par les lenteurs de notre pratique, à la chambre grand format, en argentique, en utilisant les laboratoires de développement sur place, sur de longues périodes, à la recherche d’une lumière spécifique à chaque ville, que nous prenons la mesure de l’évolution de nos paysages et de notre société. La confrontation, la mise en regard des images de ces différents lieux, abordés chacun dans leur spécificité, vise à enrichir et à poser de manière plus concrète les questions induites par la construction de l’ensemble européen.
Car, plus que tout autre médium, la photographie possède cette capacité d’affirmer directement et littéralement que les villes n’existent pas vraiment en elles-mêmes, malgré leur histoire, leur personnalité et leur identités propres, mais qu’elles sont des "advenirs" en perpétuelles transformation, progression et négociation entre des conditions (sinon des pouvoirs ) politiques, administratives, économiques, industrielles, commerciales, culturelles, sociales, mémorielles, humaines et bioclimatiques — fussent-elles parfois en contradiction ou en opposition les unes avec les autres. Aussi, entre son évidence à rendre visible le monde et sa nécessité à documenter la vie, la photographie n’exprime pas seulement le visible des choses, des lieux et de ceux qui les habitent, mais également l’invisible, l’entre-deux, l’en-creux, l’écart entre les choses, ces parts manquantes de la représentation habituelle du réel, voire ce/ceux que l’on invisibilise, que l’on absente, que l’on efface. Dès lors, il ne s’agit pas pour Anne Favret et Patrick Manez de donner une image complète ou parfaite de ces neuf villes européennes, mais bien au contraire de les révéler autrement à travers une suite d’images justes et signifiantes, presque une double traversée, d’une part de l’espace d’un territoire donné, d’autre part du temps de la photographie. Autrement dit : passer de la reproduction d’un fait à la production d’événements photographiques autant qu’urbains.
“Représenter” c’est “rendre présent à nouveau”. Au-delà de l’apparence des lieux et des choses, la photographie nous fait ressentir et retrouver nos liens avec la ville, nos “être-là ensemble”. Il n’y a donc pas à chercher ici d’interprétations toutes faites, ni d’issues pour s’en sortir, mais seulement, et c’est déjà beaucoup, des formes de prises de conscience sur le devenir urbain et la faculté que nous détenons, en tant que citoyen européen, à le faire évoluer. De même, Anne Favret et Patrick Manez ne sont pas que des témoins mais de véritables passeurs d’expériences urbaines autant que d’expériences humaines. Il ne s’agit donc plus d’exposer de seules et simples thématiques, soit de la ville contemporaine, soit de l’Europe aujourd’hui, mais de créer des parallèles, des connexions et des intersections, parfois évidentes, parfois inattendues, d’offrir des lectures au singulier pluriel, et d’élargir surtout les horizons. À chaque spectateur ensuite, au fil du parcours, de se déterminer face à ces “voir”, à ces “vivre” et à ces “comprendre” que lui désigne la photographie. |