Bruce Bégout / À la place (Paysages urbains de substitution)
Ce texte fait partie d'un ensemble d'essais commandés à l'occasion de l’exposition
Alimentation générale, une traversée photographique, produite et présentée en 2025 par
le Forum d'Urbanisme et d'Architecture (Nice) avec un commissariat de Marc Donnadieu.
Dans son essai Vivre de paysage1, François Jullien, à l’occasion d’une analyse comparative du paysage chinois et du paysage occidental, en vient à remettre en doute l’idée que toute portion d’espace pourrait former un paysage. Le philosophe ne nie pas l’importance du regard culturel et de l’éducation, notamment artistique, dans l’invention historique du paysage, mais il considère que celle-ci atteint ses limites dans certaines circonstances. Lesquelles ? Celles où le pays à représenter n’offre pas les qualités visuelles et spatiales requises pour faire de lui un paysage. Tout n’est pas de ce point de vue esthétisable et l’art ne peut suffire à transformer un espace quelconque en une représentation devant susciter une expérience et une émotion esthétiques. Il ne faut donc pas confondre environnement et paysage et considérer que le premier contient nécessairement le second. Mais quelles sont ces zones réfractaires à l’empaysagement ? C’est le cas notamment, selon Jullien, "des terrains vagues, des no man’s land, des zones de banlieue ou des aires de décharge, des croisements d’autoroute et des champs dévastés", bref de tout ce que la photographie contemporaine a en quelque sorte élu comme terrain de ses explorations.
La raison de cette exclusion tient en un mot : atonie. Ce n’est pas la laideur de ces lieux qui les rend impropres à l’esthétisation, notamment photographique, ni même leur manque de forme et d’ordre urbains. Non, ce qui les empêche de former un paysage, pas même beau, c’est le fait que ces lieux ne présentent pas de contraste : ils sont si nivelés et si insignifiants qu’ils ne créent pas de tension au sein de leur espace. Tout paysage doit être intensif, selon Jullien, exprimer une contradiction entre divers éléments, et donc posséder une certaine animation résultant de cette dialectique interne. Or, à ses yeux, les zones mentionnées précédemment demeurent mornes, étales, atones, uniformes. Ne peut émerger d’elles un semblant de tonos qui leur donnerait leur tonalité. Leur platitude les bannit du champ de l’artialisation possible.
N’est-ce pas cette même atonie à laquelle nous avons affaire dans les travaux d’Anne Favret et Patrick Manez ? Le plan B n’est-il pas celui de la banalité ? Non pas le projet d’une exploration des villes européennes commençant pas la lettre B, mais celui d’un voyage non sentimental mais méthodique à travers une seule et même ville, un seul et même espace, un seul et même paysage qui s’étend partout où règne la banalité ? Car, à y regarder de près, et il faut toujours se pencher sur une photographie pour en saisir tous les détails et ne pas se faire prendre au jeu de la composition d’ensemble, les sites qu’ils ont choisi de nous montrer dans des cadrages soignés et des lumières légèrement surexposées, les immeubles, les places, les parkings, les chantiers, les rues désertes se caractérisent justement par leur absence de caractère remarquable. Comme si, prenant à rebours le goût du grandiose et du spectaculaire que la fabrique quasi industrielle de clichés sur les réseaux sociaux contribue à nourrir, ils s’attachaient à fixer pour un temps long ce qui ne se distingue pas d’ordinaire, pas même selon une singularisation locale. Car, à dire vrai, ce qui est sensé se situer à Benidorm pourrait être à Bologne ou Boulogne qu’on n'y verrait que du feu. La réduction des villes à la lettre B est déjà l’indice de la départicularisation systématique des espaces locaux, à savoir des lieux-dits, au profit de l’espace général de l’urbanisation de style uniforme. Certes on peut reconnaître ici et là quelques détails cocasses renvoyant à l’idiosyncrasie d’un endroit et d’une histoire, mais, pris dans la succession linéaire des images, se dégage l’impression d’un paysage unique, ordinaire et monotone. Bref, de ce que l’anthropologue Marc Augé nommait un "non-lieu", à savoir un lieu qui, en raison de la prédominance en lui du passage et de la circulation au détriment de l’ancrage dans le sol, ne possède ni identité, ni relation, ni histoire, un lieu décontextualisé du passé humain et de l’environnement naturel, un lieu entièrement dévolu au transit et lui-même aussi passager que les gens et les biens qu’il doit aider à faire passer.
Pour autant les lieux que Favret et Manez ont choisi de photographier persistent à la fois de manière spatiale et rétinienne. Ils durent même au-delà de leurs usages possibles par des citadins de sorte qu’ils donnent l’impression d’avoir été tout juste abandonnés. Rares en effet sont les silhouettes humaines qui arpentent ces artères sans vie, ces esplanades vides. Un monde désert. Une sorte d’Europe sans européens où les bornes de sécurité, les graffitis et les rambardes ont remplacé les êtres humains décidément inaptes à vivre dans ces espaces qui les accueillent tout en leur refusant l’accès. Comme nombre d’artistes contemporains, nos photographes traitent de nous sans nous, évoquent les présences humaines en leur absence. Aussi donnent-ils, à la place, la parole aux lieux, aux choses, aux constructions. Ces derniers deviennent nos porte-paroles, nos hérauts temporaires à l’éloquence sobre mais persuasive. Peut-être est-ce ici par pudeur — ce malaise éthique des regards — qu’ils se refusent à montrer directement les gens ? Une réticence à exposer les corps et les visages des européens du XXI° siècle ? Ils font cependant leur portrait mais de manière indirecte, en les représentant à travers les espaces qu’ils habitent ou plutôt hantent. Tout paysage est le substitut d’une figure, de celui qui le représente et de ceux à qui il est destiné à être représenté.
On pourrait nommer cette unité du subjectif et de l’objectif, de l’homme et des objets, ambiance. Après tout, n’est-ce pas là aussi une des finalités majeures de la photographie urbaine et contemporaine que de chercher à restituer certaines ambiances spécifiques à des lieux, à des moments ? Il est évident que se dégage des clichés de Favret et Manez une certaine ambiance, quelque chose de difficilement définissable mais qui est néanmoins directement ressenti. L’expérience des villes peut tout à fait nous aider à mettre au jour ce qu’est une ambiance. Après tout, chaque instant passé dans une ville est plongé toujours dans une atmosphère particulière. Certains penseurs ont tenté de montrer que les villes possédaient même une identité visuelle, voire sensible, comme une sorte d’impression générale qui marque les habitants et les visiteurs. Non seulement la ville est un produit de l’esprit, en tant qu’elle est l’objectivation des états mentaux dans des réalisations concrètes (architectures, instruments, pratiques, etc.) mais d’elle émane également un esprit, un spiritus, un souffle invisible et volatile, à savoir une atmosphère. Par là on peut saisir le fait que l’immersion dans l’expérience urbaine, à savoir le fait d’être enveloppé par une structure matérielle aux limites non appréhendables, suscite aussitôt un sentiment d’ambiance, lequel d’ailleurs peut lui-même changer selon les lieux (quartiers, rues, etc.) et les moments (le jour ouvré, le jour férié, la nuit, etc.).
Le terme d’ambiance est donc utile pour rendre compte de l’expérience urbaine dans la mesure où, avec l’usage de ce terme, on échappe à la dualité structurant les discours urbains, celle du vécu et de la chose. En effet, on a tendance à poser que la ville combine deux éléments sans cesse présents, du côté objectif, des fondements matériels (bâtiments, infrastructures de transport, de réseau, mobilier urbain, etc.), et du côté subjectif, des impressions, des attitudes, des modes d’être. L’urbs et la civitas. Or il nous semble que le concept d’ambiance permet de sortir de cette approche dualiste de la ville en montrant que les données immédiates de notre expérience sont des phénomènes qui ne sont ni subjectifs ni objectifs. L’ambiance d’une rue n’est pas plus réductible à l’ensemble des choses qui la compose (immeubles, vitrines, lampadaires, etc.) qu’aux impressions subjectives de ces habitants. C’est à la fois les deux ensemble et autre chose. Tel est, nous semble-t-il, un des objectifs du travail de Favret et Manez : donner à voir ce régime d’expérience de la ville contemporaine, ce régime d’expérience qui, en se livrant à nous sous la forme de ces impressions générales d’enveloppement, se distingue du registre binaire des choses et des vécus. Ambiances des bords de route, ambiances des immeubles balnéaires, ambiances des ruelles inondées de soleil, ambiances des centres commerciaux, etc. Exprimer par le biais de la photographie, donc par un medium objectif créant des objets tangibles et manipulables, l’impression vague mais tenace d’être plongés dans des situations, de ressentir le ton du moment, le relief sensible et affectif d’un site. Mais toujours en refusant la rencontre directe et frontale avec l’humain, en substituant aux êtres trop chargés d’intentions et d’émotions les espaces plus ordinaires et rarement mis en lumière qui les représentent, les incarnent et expriment cette atmosphère vitale les entourant et révélant mieux qu’ils ne le feraient eux-mêmes qui ils sont.
1 Vivre de paysage ou L'impensé de la Raison, François Jullien, Paris, Gallimard, 2014 |