FAVRET & MANEZ 

Bruce Bégout / Comme un trou dans le continuum du bruit
Texte pour l’ouvrage L’aire de rien
Editions de l’air, des livres, Nice, 2022

Vers le concret

Dans un monde façonné par la vitesse et la multiplicité des échanges, les divers confinements, qui se sont produits ces deux dernières années à cause de l’épidémie de Covid 19, ont provoqué des situations tout à fait étranges. Soudainement, la vie s’est arrêtée, les villes se sont figées dans de longues semaines de quasi silence et d’activité au ralenti, les habitants sont restés cloîtrés chez eux contraints et forcés. Ces périodes plus ou moins longues ont donné lieu à des visions étonnantes de rues et d’avenues désertes, où seuls quelques animaux intrépides, libérés de leur devoir de discrétion, se sont risqués à traverser ces zones quasi vides.
C’est dans ce contexte que Patrick Manez et Anne Favret ont décidé de poursuivre malgré tout leur travail de photographe. Se soumettant aux restrictions de sortie, ils ont photographiés inlassablement, chaque jour de confinement, leur quartier de Nice en respectant la règle du kilomètre périmétrique. Cette zone familière et proche, qu’ils connaissaient bien comme étant le lieu même de leur vie quotidienne, est devenue sous le coup des nouvelles obligations de déplacement leur terrain de jeu. Eux, dont le travail consistait pour une grande part dans le reportage mobile et lointain, ont dû changer leur fusil d’épaule et fixer leur regard d’arpenteur sur un pourtour rétréci.
Le travail qu’il présente ici relève de manière caractéristique de la redécouverte du bien connu. Fidèles en cela à une des grandes tendances de l’art moderne qui est de délaisser le sublime pour se tourner vers le petit et le banal, Anne et Patrick ont été presque contraints de contempler un espace qu’ils pensaient connaître. Dans la grande course de la photographie vers le monde ordinaire, ils ont à leur tour subi l’épreuve inquiétante et peut-être revigorante de l’Unheimlichkeit, à savoir du surgissement de l’étranger au sein du familier. Car, de fait, ce petit monde du kilomètre périphérique sis autour de chez eux s’est révélé presque plus exotique que les friches lointaines du monde urbain et industriel auxquelles ils avaient l’habitude de consacrer leurs travaux. Là encore, le quotidien, si évident qu’il en devient pour ainsi dire invisible a, sous l’effet de sa prise en considération inédite (la vertu du regard sous confinement), produit un électrochoc visuel : la révélation du réel oublié.
A la critique populaire du quotidien, qui imprègne les Temps Modernes et aiguise parmi les accablés le fantasme d’une vie extraordinaire, s’adjoint très souvent la critique savante. Là où l’homme commun déplore sans arrêt le caractère écrasant de son existence routinière, le savant européen cherche à rendre compte de cette dégradation et à proposer des voies possibles à son amendement. Certes la science de la vie humaine ne condamne pas de manière unanime le monde quotidien. Sa branche post-métaphysique a même, dès le XIXème siècle (le transcendantalisme américain, Feuerbach, Nietzsche, etc.), opéré un retour spectaculaire vers les choses simples et communes, un « chemin vers le bas »1 :

S’en tenir à ce qui est bas, regarder le monde d’en bas, jeter l’ancre dans le banal, ce sont à peu près les programmes directeurs d’une pensée qui s’engage du côté du quotidien, pour enfin comprendre le réel au contact de la réalité d’une façon non métaphysique2.

Toutefois, comme le remarque dans le même passage Peter Sloterdijk, l’auteur de ces lignes, ce retour vers le monde quotidien n’a pas été une prosternation admirative devant son bon sens. Cette philosophie désireuse de s’attacher au concret, loin de l’air éthéré des grands systèmes, n’a pas renoncé en fin de compte à la recherche d’une plénitude qui, si elle a pu prendre un temps les aspects de cette vie humble et modeste, a cependant traqué au sein du monde de la vie quotidienne ce qui en dénonce la pâle quotidienneté. L’herméneutique du banal a pu, d’un côté, dépeindre sous des jours excitants le paysage de la platitude et les mirabilia de la vie ordinaire, mais elle a rapidement, de l’autre, dépassé cette position frivole de la jouissance esthétique du bas pour se confronter vaille que vaille à « la lourdeur du quotidien qui met des limites au caprice de la théorie »3, bref, contrite et déçue, la queue entre les jambes, elle en est revenue à l’attitude blasée de l’homme ordinaire et à son constat déplorable.

Ce qui se tient devant

Ce n’est pas tout à fait dans cette impasse que se situe le travail présenté ici. Il la contourne plutôt. La chronique du quotidien (un jour, une photographie) qu’il déploie ne cherche pas en effet à dénigrer ou à encenser ce monde ordinaire. En un sens, les images qu’Anne Favret et Patrick Manez proposent dans L’aire de rien adoptent une certaine neutralité axiologique. Leurs auteurs se réservent le droit de ne pas donner d’avis. Dans les détails mis en avant (panneaux, encombrants, serrures et sonneries, grilles, etc.) comme dans les cadrages (souvent serrés) ne sourd aucun verdict. Il serait ainsi vain de chercher à opposer l’œil et l’objectif, le point de vue personnel et la technique objective d’enregistrement. Au contraire, il semble que dans ces 129 images prises dans un tout petit périmètre prévaut une étonnante coïncidence du regard et de l’appareil, comme s’ils avaient fusionné ensemble. L’objectivité ici reprend son premier sens qui est celui de ce qui se tient en face. En effet la plupart des photographies adoptent le parti-pris de la planéité et de la frontalité. Les murs et les façades prédominent et, exempts le plus souvent d’ouvertures, ils barrent l’horizon. La sensation d’étouffement du confinement est ainsi renforcée par le choix d’un rétrécissement du cadre et d’une absence de point de fuite. Même lorsqu’une vitrine ou une fenêtre apparaissent, elles sont souvent opaques, leurs reflets empêchant toute traversée du regard et ne révélant rien de ce qui se trouve à l’intérieur. Refusant toute participation affective, et plus encore toute immersion dans l’environnement, et ce au nom d’un parti-pris quasi documentaire, les images révèlent un devant sans dedans, une extériorité sans intériorité.
Mais ce n’est pas à un face-à-face que nous avons néanmoins affaire car, derrière l’appareil, aucun œil personnel ne se dessine, plutôt une fonction vide. Bien évidemment on peut interpréter cette absence comme une mise à distance de toute personnalisation, voire de toute sentimentalisation. L’art contemporain se méfie comme de la peste du pathos, de l’épanchement affectif, du déballage des émotions. La neutralité dont nous parlions est ici au service d’une désaffectation de la relation qui, en faisant sauter le regardeur par-dessus la réaction subjective immédiate, doit lui permettre de mieux coller à ce qui est vu. On pourrait reprendre ici les termes du critique William Jenkins qui, à propos de la célèbre exposition de 1975 New Topographics, Photographs of a Man-altered space (Baltz, Shore, Nixon, etc.) avait parlé d’un « anonymat stylistique ». C’est qu’en effet la froideur toute fonctionnaliste des images, que compense à peine leur nature légèrement surexposée, vise à mettre en avant leur caractère graphique : lignes, plans, grilles, figures. Même les êtres vivants (plantes, haies et palmiers) deviennent dans le dispositif objectiviste mis en place des éléments quasi géométriques. Toutefois il s’agit ici d’un étrange fonctionnalisme, car les objets présentés (balcons, barrières, grilles, affiches, fils électriques, poubelles, etc.), et qui appartiennent tous au mobilier urbain et aux divers appareils courants qui aident aux commodités de la vie quotidienne, sont ici captés dans des phases de repos, privés de leur fonction habituelle. A cet égard, ce ne sont pas seulement les hommes qui, à cause du confinement, se retrouvent à l’arrêt, mais toutes les choses qu’ils utilisent et qui sont saisies là en dehors de leur utilisation. Au fond, tous les éléments fonctionnalistes de la vie demeurent sans emploi et déploient leur perte de fonction. Il me semble que c’est précisément ce basculement de la fonction dans sa privation momentanée que cherchent à montrer Patrick Manez et Anne Favret en arpentant les rues de leur quartier. Or cette défonctionnalisation de l’espace urbain entraîne des effets que, faute d’un autre terme plus approprié, on pourrait appeler poétiques. Les 129 images mettent à nu, par leur dépouillement et leur refus de l’anecdotique, ce moment singulier où l’objet fonctionnel, pris dans un système de renvois et d’usages, ne fonctionne justement plus et manifeste son être concret, graphique, plastique. Dans ce microcosme frontal et déserté, comme après une catastrophe, où les hommes ne sont plus présents et où les choses paraissent elles-mêmes être en sommeil, où tout se donne qui plus est dans un recto sans verso, s’annonce une poétique de l’inutile, presque du désuet, de ce qui a perdu son principe de prestation et qui, faute d’un emploi, objecte à la volonté de produire, son improductivité matérielle. Ce n’est donc pas tout à fait le rien qui remplit cette aire, mais le monde dans sa brutalité sans phrase et sans fonction, le monde sans nous, comme un trou dans le continuum du bruit.
Lectoure, le 24 janvier 2022

 

1 P. Sloterdijk, La mobilisation infinie, Paris, Points Seuil, 2003, p. 251.
2 Ibidem, p. 251.
3 Ibidem, p. 251.

 
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