FAVRET & MANEZ 

Variations atmosphériques

On aimerait parler de cinéma pour évoquer les photographes Anne Favret et Patrick Manez. Si leurs prises de vue requièrent un temps d’exposition, elles ont celui du récit d’une composition aussi simple que complexe. Me revient ainsi une référence fortuite, les films de la réalisatrice Yannick Bellon1 Anatomie de Los Angeles puis Quelque part quelqu’un, qui intriquent au sein d’une construction urbaine une réalité politique, historique et individuelle. En filigrane, les synopsis invoquent le deuil des idéaux pour une créativité salvatrice et délicate, une réinvention par les personnages de leur relation au monde. La série Le plan B est le récit de villes d’un territoire européen tel qu’il fut conçu dès le XIXe siècle, comme un espace culturel communautaire notamment grâce à la diffusion d'œuvres artistiques, dont et justement la photographie. La mystification de l’existence d'un "plan B", en cas de rejet de la ratification de la Constitution pour l’Europe en 2005 qui marquerait la fin d’un processus d’un commun, est le point de départ de cet essai photographique.
L’espace urbain comme paysage, la photographie comme acte de paysage
Les projets de Favret-Manez abordent la problématique du townscape développée en photographie depuis les années 50 en Grande-Bretagne grâce à l’Architectural Review2, puis dans les années 70 en Italie avec la mise en œuvre du programme de l’Émilie- Romagne3, ou encore dans les années 80 par la mission photographique de la DATAR4 en France. Ces commandes officielles issues de mouvements de réflexion interdisciplinaire sur la notion de paysage entérinaient alors le statut d’œuvre des images. Ces missions photographiques institutionnelles impliquaient notamment un récolement des typologies architecturales, monumentales et vernaculaires, selon un processus de représentation en séquences. Ainsi, l’existence de ces corpus descriptifs, voire analytiques, institue le paysage urbain comme une représentation admise par tous.
Dans un rapport à l’histoire et au territoire, le dispositif est rigoureux chez Favret-Manez. Ils définissent un plan d’intervention à partir de relevés cartographiques, topographiques, d’échelle, de données historiques et sociologiques qui définissent chacune des villes. Ils arpentent ainsi avec patience la mesure de l’Europe depuis 2009. Leur économie
visuelle est une méta-analyse de l’organisation spatio-temporelle des politiques urbaines européennes. S’il s’agit bien d’un projet narratif contenu dans les titres mêmes des séries, nous sommes conviés à une histoire spatialisée de la photographie, à une connaissance par les traces "uniquement vouée à faire lever les signes, et à parcourir avec eux le paysage de leur déposition" pour citer Jean-Christophe Bailly5. Cette immense traversée du territoire européen donne lieu à l’iconographie d’histoires connectées — celles des personnages, des espaces et des moments — qui explorent la représentation du dehors et de l’habiter, entre singularité et commun, global et local.
Méta-description et au-delà
Le monde est composé de choses, d’entités vivantes, d’événements et de l’expérience qu’on en fait. Pour le philosophe Francis Wolff6 le langage fait monde et fait qu’il est partageable. Partons du principe que la photographie fait monde et qu’elle fait œuvre commune jusqu’à l’inframince, ce que la pratique argentique et à la chambre grand format de Favret-Manez arrive précisément à nous livrer. La distance entre l'appareil photo et les différents sujets nous semblent analogues, tout comme la lumière, la saturation, les teintes. Frontales et rectilignes, ces images ne semblent pas contester a priori l'objectivité présumée de la photographie. La question de la représentation est déplacée vers le monde lui-même : que pouvons-nous comprendre de notre environnement qui nous en dit lui- même autant sur sa signification que sur sa fonction ? Il en ressort une densité d’informations inscrites dans l’image, une richesse de variations comme autant de notes subtiles, une atmosphère. La démarche de Favret-Manez est proche de celle d’un Lewis Baltz7, qui disait être né dans un monde nouveau (la Californie), un mirage américain homogénéisé et exportable auquel personne ne semblait vouloir se confronter. Il photographiait les choses les plus typiques, les plus quotidiennes, les plus banales, à la portée de tout un chacun. Il disait se considérer comme un anthropologue plus intéressé par les phénomènes et leurs effets, notamment ceux de l'urbanisation, ce qui lui faisait dire [mais] "quel genre de monde nouveau est en train de se construire ici ? S'agissait-il d'un monde dans lequel les gens peuvent vivre ? Vraiment ?"
Une action médiane de la photographie
Tout événement créé par le duo Favret-Manez est un acte dont l’enjeu nous invite au "on". Ils ne théorisent pas le monde, évacuent l’anecdotique, tentent de rendre la notion vague de réel social et culturel dans une fiction relative. Le principe pragmatique (ou l’hypothèse) du Plan B fonctionne comme valeur de prédicativité et réconcilie notre façon de voir le monde et les langages-monde. Le projet Métroplex, déployé jusqu’en 2008 et qui précède Le plan B, initiait déjà une quête visuelle au long cours du concept même de ville-monde. Ces instantanés urbains avaient vocation, par des cadrages appropriés et distincts, de rassembler les indices qui particularisent Alexandrie, Rotterdam, Montreuil, Gênes, puis les villes de l’Ouest américain entre Dallas et Fort Worth. Dans Le Plan B, les différentes séquences par villes tracent l’histoire urbaine et photographique qui permet de cartographier les phénomènes-mondes, aux formes diverses et pour autant relié par des logiques politiques et géopolitiques. Phénomènes-mondes que Patrizia Lombardo cite à propos des films du réalisateur américain Jim Jarmusch : "Il faut [...] que tous les éléments d’une œuvre soient tissés ensemble et que les pièces les plus diverses s’agencent selon une logique serrée, lancinante, rythmée comme un refrain qui revient, se répète, résonne dans l’écoute et laisse dans l’esprit une sensation d’unité."8

Qu’est-ce que la photographie — cette image fixe — représente du monde urbain — monde en mouvement — lorsqu’elle apparaît en lieu et place de celui-ci ? En effet, la photographie a aussi cette façon de brouiller les pistes. Elle peut vous montrer à quoi ressemblent les choses, les lieux, les événements, elle décline l’expérience qu’on en fait en situation de "familiarité".9 Mais elle rend rarement compte d'elle-même. Les itinéraires du Plan B conduisent à une photographie-monde qui franchit les limites artificiellement posées de nos environnements de vie. Elle n’est pas étrangère à l’Histoire, elle en écrit la fiction et reconstruit un imaginaire collectif sur la figure concrète de l’urbanité, de l’énergie des villes, de l’utopie d’un quotidien.
Le modus operandi de Favret-Manez décrypte une société et la manière dont elle se représente elle-même. Leur vision repose dans une syntaxe cinématographique qui intègre toute la dramaturgie des images dans une synthèse minimale. Leur philosophie de la composition se révèle tout entière au public à l’accrochage de l’exposition (un paysage d’images) qui produit un storyboard d’ensembles-univers. Le spectateur est alors tout entier investi pour s’approprier et opérer cette révélation.

Nathalie Amaé

Ce texte fait partie d'un ensemble d'essais commandés à l'occasion de l’exposition
Alimentation générale, une traversée photographique, produite et présentée en 2025 par
le Forum d'Urbanisme et d'Architecture (Nice) avec un commissariat de Marc Donnadieu.


1 Yannick Bellon, cinéaste visionnaire, documentariste, scénariste et productrice fit ses classes dans la première promotion de l’IDHEC avec Alain Resnais ; proche de Jean Rouch et de ses opus ethnologiques, son premier court- métrage, Goëmons, obtient le Grand prix à la Biennale de Venise en 1949. Avant-gardiste sur les questions sociétales, elle tourne Anatomie de Los Angeles, couleur, 37’ (1969) à partir d’un texte de Michel Butor pour l’émission de l'ORTF Point- contrepoint ; Quelque part quelqu’un (1973), son premier long métrage, est produit par Les films de l’Equinoxe, qu'elle fonde pour l’occasion.
2 Architectural Review (fondée en 1896) revue historique dans laquelle interviennent des auteurs à la critique virulente notamment contre la défaillance des architectes et des urbanistes, images à l’appui. L’une des plus fameuses fut Outrage par Ian Nairn (numéro spécial, juin 1955) qui s'insurge contre ce qu'il appelle la subtopia du paysage anglais d'après- guerre.
3 Programme conçu dans les années 50 pour la documentation photographique exhaustive et à grande échelle des monuments et des centres historiques. La première mission fut le relevé photo-topographique de Bologne confiée à Paolo Monti (1908-1982) théoricien du langage photographique et photographe de l’architecture, qui met en place un protocole systémique.
4 La DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) mène un projet entre 1984 et 1989 avec pour objectif un bilan raisonné du paysage français vu et parcouru par vingt-neuf photographes français et étrangers. Son originalité réside dans le choix de la déambulation plutôt que d’un inventaire site par site par un même photographe, relevant soit les archétypes, soit l’homogénéisation et l’interchangeabilité des espaces urbains.
5 Jean-Christophe Bailly, Connaissance par les traces, in Lignes, Ecosophie ou barbarie, fév. 2023, pp. 99-111
6 Francis Wolff, Dire le monde, Paris, PUF, 2004
7 Lewis Baltz, photographe emblématique de l’après-guerre croisant une vision documentaire et une approche conceptuelle, connu pour ses photos exacerbées par une Amérique industrielle et urbaine
8 Patrizia Lombardo, Jim Jarmusch : philosophe de la composition, in Critique, n° 692-693, 2005
9 Susan Sontag, Démocratiser l’ensemble du vécu en le traduisant en images, in Sur la photographie, Paris, Christian Bourgois, 2008 [1973]

 
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