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ARTISTES
DE A à Z


Noël DOLLA 

 
 
 
 
 
Vues de l'exposition Visite d’atelier / Sniper, 2018-2021
Commissariat Claudine Grammont, Musée Matisse, Nice, 2021-2022
Photographies François Fernandez
Voir les peintures
 
Vues de l'exposition Visite d’atelier / Sniper, 2018-2021
Commissariat Claudine Grammont, Musée Matisse, Nice, 2021-2022
Photographies François Fernandez
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Vues de l'exposition Visite d’atelier / Sniper, 2018-2021
Commissariat Claudine Grammont, Musée Matisse, Nice, 2021-2022
Photographies François Fernandez
© Succession Henri Matisse pour les œuvres de l'artiste
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« Une peinture sans effort, d’apparence fortuite, fait surgir le hasard là où l’art fait défaut. »
Roland Flexner

JC-Vainqueur & Ivan-Sniper*

Sur la plage déchiquetée, un jeune homme, blanc comme un suaire, vert-de-gris de peur, saute de la barge sur le sable cristallin, la trouille au ventre, la chiasse au cul. Il ne rêve plus de la belle Hélène, il court à perdre haleine.
Aujourd’hui, il ne prie pas à genoux. L’épouvante domine tout, il sprinte et ne pense à rien.
JC-Vainqueur,  invoque la chance pour que la vie ne lui soit pas enlevée. 
Il implore humblement le bon Dieu, la Sainte Vierge, Moïse, Allah, Brahma, Vishnou, Shiva… et de toute son âme le sort, pour que le destin lui évite les éclats des grenades, le blast des obus, ou la balle d’un Putain de Sniper embusqué. 
Terrorisé, il fonce droit devant lui comme un aveugle dératé.  
Mécaniquement, ses pieds devancent son esprit. 
JC-Vainqueur n’est, à cet instant, rien de plus, qu’une biche affolée lors d’une interminable chasse à courre. 
À un mile de là, dissimulé au faîte d’une butte, un homme, un autre être humain, chasse l’homme. 
Couché à plat ventre, planqué dans les broussailles au milieu des fils barbelés, l’œil rivé à sa lunette de tir télescopique, Schmidt & Bender PM II, Ivan-Sniper inspire profondément pour gonfler du flux vital ses poumons, puis il expire lentement la moitié de l’air accumulé. 
Ivan-Sniper est prêt. 
Sous le pontet de l’arme, son index se glisse, le rythme de son cœur légèrement s’accélère, concentré, impassible, tout à sa tâche, il ne tremblera pas. 
Dans la lunette de visée grossissante, la poitrine de l’ennemi se découpe en quatre quarts suivant le dessin que forment les deux lignes, fines et noires, une horizontale et une verticale qui se rencontrent pour former La Croix, qui devient le point de mire et le corps de l’autre, la cible. 
Ivan-Sniper, invisible fantôme, main gauche de la faucheuse, est là.Il est appliqué comme autrefois lorsque, gamin, il tirait sur des pipes en terre sur le stand de tir de la foire de Noël, espérant gagner le super ours géant en peluche rose, qu’il offrirait avec tendresse dès son retour à la ferme à son unique amour, Kalinka, sa sœur.
Cette fois encore, Ivan-Sniper, éprouve avec délice cet infime, bref et ridicule petit pincement au cœur que procure l’espoir du shoot parfait. 
Le Barrett 50 repose sur son bipied, le chargeur de 10 balles 50 BMG est enclenché, les muscles du dos d’Ivan-Sniper se tendent, ses abdominaux se contractent, sa joue s’incruste dans la crosse de l’arme, son doigt caresse amoureusement la queue de détente. Il salive, et lorsque la bave lui perle aux lèvres, avant de déglutir, il presse précautionneusement la gâchette.
Au milieu du fracas des bombes, des obus, des mitrailles, le son de la détonation étouffé par le silencieux ne fait que s’ajouter discrètement aux bruits infernaux de la bataille. 
La mort sort de la bouche du canon de son arme à 934 mètres par seconde. C’ est à une vitesse supersonique qu’elle vole vers la vie.
En moins de deux secondes, le projectile parcourt les 1 609 mètres pour mettre à bas et sceller le destin de L’Homme qui Court
La masse des 43 grammes d’acier chemisée heurte, explose et dissipe son énorme énergie cinétique dans la poitrine de JC-Vainqueur, qui n’a rien entendu, pas même le bourdonnement de l’incandescent, Terrifiant-Insecte,  qui vient de frapper son sternum.
Sous la puissance de l’impact, le corps éclate comme un fruit trop mûr, tombé de la cime d’un arbre sur l’arête d’un bloc de granit. 
Les membres noir ébène et les paumes saumon du brave s’éparpillent alentour en une giclée immonde de sang, d’urine, d’excréments, d’os, d’intestins, de tripes, qui dessinent sur la plage de bizarres arabesques, composées de phalanges, d’orteils, de touffes de cheveux. Dans le creux du dernier pas de JC-Vainqueur, de minuscules fragments de dents blanches aux reflets nacrés se marient à la couleur rose pâle des morceaux de cervelle et aux veinules rouge vif d’un cerveau décomposé. 
Le corps désarticulé, entremêlé, entrelacé, est soudain réorganisé en une sorte d’Œil Cacodylate cauchemardesque, où les restes bleus et blancs d’un globe oculaire exorbité, sorti d’un crâne scalpé, contrastent avec un gros morceau de cœur sanguinolent encore palpitant. 
Aveugle à son fatal destin, Jean-Christophe n’a rien vu venir, il est parti comme il est venu, sans le savoir. 
Sur la plage abandonnée, la violence du choc a pulvérisé la vie et a dissipé l’espoir au souffle mauvais des quatre vents.
Depuis un instant, le jaune tendre et doux du sable fin n’est plus qu’une immonde croûte, peinte à la Va-comme-je-te-pousse, un sinistre et rude cloaque coloré. 
Sous la brise d’un Léger Vent de Travers, une Fleur du Mal vient de voir le jour.
*Propos sur les peintures de la série Sniper 14 mai 2018

Noël Dolla, 11/26 juin 2021.
 
Noël Dolla dans son atelier du 109
 
Sniper 14 mai 2018
Vidéo Loupio Dolla
Assistant Thierry Chiapparelli
 
Lire aussi le texte de Raphaël Monticelli
Voir aussi le site du Musée Matisse
 
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