Martine DERAIN
 
Parler e[s]t agir | De la rue de la République, Marseille
Projet en cours, titre provisoire [1] | Martine Derain | 2004-2008
english version

J’ai « découvert » la rue de la République il y a près de quatre ans : un choc.
Violence muette des portes murées. Appartements rendus inhabitables par les propriétaires, on dit « dévitalisés ». Cages d’escaliers sombres et sales, espaces publics à l’abandon… Cette découverte, je l’ai faite dans l’action, avec Un Centre-Ville Pour Tous [2], lorsque cette association dont je suis membre a été alertée par des habitants qui craignaient d’être expulsés de leurs logements. Un fonds d’investissement américain, Lone Star, venait d’acheter 1300 appartements dans le quartier. Les locataires recevaient un à un des lettres mettant fin à leur bail. J’ai grimpé chaque immeuble, des dizaines d’immeubles presque vides, rencontré chaque famille, dit à chacun, non vous n’êtes pas seuls, non ce n’est pas une affaire privée de propriétaire-locataire, de propriété-droit sacré. Il s’agit de la ville, en son entier.
Violence institutionnelle : la réhabilitation de la rue est inscrite dans le programme de rénovation du centre-ville, amplement soutenue par des fonds publics. « Je ne souhaite pas que les 600 familles soient relogées sur place. Le repreneur a l’air de mener la politique qu’on souhaite… », déclare pourtant l’adjointe au maire, déléguée à l’habitat et au logement [3]
Violence symbolique enfin des  « médiateurs » du nouveau propriétaire : «Vous irez dans les quartiers Nord, c’est votre place ! » Penser pauvrement la ville en opposant à nouveau centre et périphérie, nouveaux et anciens habitants, stigmatiser encore les cités…

Et puis une immense colère : des femmes seules, des ouvriers, des chômeurs, des personnes âgées, à qui sont déniés les droits élémentaires et le droit d’habiter là où ils veulent, tout simplement. Des gens blessés que les discours dévalorisent, délégitiment : « On devait rester dans le patrimoine avec un loyer modéré. Moi, c’est pour ça que je me bats depuis le début. Euroméditerranée [4] avait dit que les habitants seraient intégrés au projet. Nous, on attend que ça, la rénovation, on veut en bénéficier, on veut profiter de tout ce qui est fait pour améliorer le quotidien. Je ne vois pas pourquoi on nous a accepté tant que c’était un quartier un peu abandonné, et puis quand ça va être bien, on n’est plus désirable ?» s’indigne Monique Roussel [5].

Un territoire fait toujours appel à d’autres territoires. J’ai choisi depuis le début de mon activité l’espace public, comme lieu de travail et de création. Le choix de cet espace complexe, accessible à tous et n’appartenant à personne – lieu de l’altérité et lieu paradoxal de l’hospitalité – exige l’implication politique de ma pratique. Comment y faire exister un projet sans le désir de l’autre, sans la rencontre ? J’ai fait l’expérience de cette implication pendant trois ans depuis un atelier/espace d’exposition, La Compagnie [6], à Belsunce, inscrit dans le programme de réhabilitation du quartier, dont l’un des enjeux était d’interroger les transformations urbaines et humaines que cette rénovation provoquait. 
Reprendre le fil d’un questionnement donc, dans une triple inscription (artiste, associée à deux sociologues dans une recherche ou « militante ») me permettant d’imaginer un nouvel agencement de mes « préoccupations d’espaces » et de nouvelles relations entre ces implications. Agir et proposer des formes ancrées dans mon expérience, mais qui ne serviraient aucun discours – ni même un contre-discours – travailler avec des chercheurs en sciences humaines, mais sans que ces formes ne deviennent l’illustration d’un propos sociologique. J’ai participé à et documenté la lutte des habitants contre leur éviction programmée – une belle bataille et quelques victoires : les habitants ont obtenu maintien sur place, relogement ou indemnisation. Comment représenter un territoire, témoigner d’une résistance ?
La rue de la République, artère centrale bâtie au XIXe siècle « au nom du commerce et de l’humanité » [7], devait tout à la fois relier le Vieux port et le nouveau port (récemment construit pour absorber l’accroissement du commerce colonial) et « assainir » les quartiers anciens. Elle avait également reçu pour mission de faire « revenir » la bourgeoisie dans le centre de la ville… qui ne s’y est pas installée, provoquant la ruine des investisseurs de l’époque. Ceux qui finalement l’habitèrent n’y étaient pas désirés : ouvriers du port, commerçants, petites classes moyennes… fort semblables à ceux qui l’habitèrent pendant plus d’un siècle et la font vivre encore aujourd’hui.
Son percement spectaculaire et son architecture ont été amplement documentés et loués, mais la rue portera toujours le stigmate de la faillite initiale : « échec », « déclin » ou « malédiction » sont les figures récurrentes des récits de son histoire. Industrieuse et commerçante, elle réalisa pourtant l’objectif de développement économique qui lui avait été assigné, mais avec des habitants qui n’y étaient pas attendus. A l’inverse de nombreux quartiers de Marseille, j’ai trouvé peu d’images de cette rue et de ses habitants dans les archives publiques – sans doute existent-elles. Leur rareté ou cette absence d’une indexation leur permettant d’être accessibles me fut souvent expliquée ainsi : « Personne sans doute n’a eu envie de documenter ce qui fut d’abord un échec » à la Chambre de Commerce ou « Il n’y avait pas matière à… » chez les Amis du Vieux Marseille. J’ai donc proposé de constituer un fonds d’archives, en collectant ou répertoriant les images et documents produits depuis le début de la mobilisation, depuis l’apparition des habitants sur la scène publique. J’ai également porté une grande attention aux images des autres et aux autres images : d’habitants, de militants, d’artistes, soutenant quand je le pouvais leur élaboration. Puis j’ai réalisé moi-même deux séries photographiques, la première sur les appartements haussmanniens abandonnés, la seconde sur les logements en construction sur le périmètre Euroméditerranée, eux aussi destinés aux classes moyennes et supérieures qu’on désire à nouveau faire « revenir ».

Construire un fonds d’images et le faire circuler, le mettre en débat : mes photographies sont montrées dans des séminaires de recherche, publiées sur le site de l’association ou dans des revues d’art [8], un versement de toutes les prises de vues, de certains des films réalisés sur la rue [9] et des documents collectés est en cours de préparation aux Archives Départementales. Une publication est en projet, qui fera la part belle à ces images et aux paroles de tous les acteurs de l’histoire. Je vois ce travail comme une petite interrogation sur la valeur – valeur d’usage, valeur d’échange – pour son sujet comme pour lui-même. Ce faisant, je n’aurai sans doute rien fait d’autre que ce que les habitants eux-mêmes ont fait : déplacer un problème privé sur la scène publique, participer à sa mise en commun et en débat, imaginer des devenirs, construire des récits. Plus égoïstement, il s’agit bien pour moi de transformer ma colère, pour ne pas renoncer à l’utopie, au jeu ?



1 - Dans le cadre d’une recherche-action menée avec les sociologues Jean-Stéphane Borja et Véronique Manry, intitulée « Renouvellement urbain à Marseille : centralité populaire et participation citoyenne ». Les recherches-actions sont des processus combinant réflexion et engagement en situation du chercheur. Financement Plan Urbanisme Construction Architecture/Ministère de l’Equipement et Conseil Régional Paca.

2 - Un Centre Ville Pour Tous est une association loi 1901 créée en 2000 à Marseille, qui défend une réhabilitation respectant le droit des habitants actuels à vivre en centre-ville. http://www.centrevillepourtous.asso.fr

3 – Danielle Servant citée dans Libération, 30 septembre 2004.

4 – « Plus grande opération de rénovation urbaine en France , Euroméditerranée vise à faire de Marseille une métropole de premier plan au sein de la "zone de prospérité partagée" décidée par l'Union Européenne et 12 pays méditerranéens dans le cadre du processus de Barcelone ». Initiée en 1995, elle associe l’Etat et les collectivités locales.

5 – L’une des habitantes les plus mobilisées, citée dans le film de Thomas Donadieu, La Trace, 2005.

6- http://www.la-compagnie.org

7- Lettre de la Municipalité à l’Empereur, 10 septembre 1860.  Jasmin C., Jasmin D., Marseille : la rue Impériale. Revue de l’Art, n° 106, 1994.

8- J’y suis, j’y reste, de Sygrind Palis ; Divers gens, de Marc Ball ; Attention à la fermeture des portes, de Caroline Galmot… La République, de Denis Gheerbrant, est diffusée en salle (première au Cinéma du Réel à Beaubourg en mars 2009).

9- Urban Makers, Cities on the Edge. B_books, Berlin 2008.

Sans titre
Travail en cours

"Car la maison est notre coin du monde… une des plus grandes puissances d’intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves de l’homme… mis à la porte, hors de l’être de la maison, circonstance où s’accumulent l’hostilité des hommes et l’hostilité de l’univers."
Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, 1957

Voir la suite