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C’était au début de l’année 2004 dans le calme apparent d’une réhabilitation annoncée, qui ne commençait pas : un choc.
Violence des lieux : immeubles à l’abandon, ordures, appartements murés, acier, béton. Cette découverte, je l’ai faite dans l’action avec Centre-Ville Pour Tous, lorsque l’association fut alertée par des habitants qui affrontaient l’inertie du propriétaire d’alors et craignaient leur éviction à l’arrivée du suivant. Un peu plus tard, quand leurs craintes se confirmèrent, j’ai grimpé chaque immeuble, des dizaines d’immeubles, presque vides. Fait du porte-à-porte, dit à chacun, non vous n’êtes pas seuls, non ce n’est pas une affaire privée de propriétaire-locataire, de propriété-droit sacré, il s’agit de la ville en son entier, de l’affaire de tous.
Violence des mots, les fonctions terribles de la parole : le politique, c’est aussi cette forme particulière de l’emploi du langage, l’institution de la parole et sa répartition dans la société son pouvoir de séparation et d’assignation à chacun d’une place, d’une capacité : « Je ne souhaite pas voir les habitants relogés sur place… remplacer la moitié des habitants… un centre qui mérite autre chose… », disent des élus locaux. « Des pauvres, qui vivent dans des taudis, avec des rats… », dit le nouveau propriétaire. « Vous irez dans les quartiers Nord, c’est votre place! Vous n’aurez pas le choix et n’en demandez pas trop! », en concluent ses « médiateurs », s’adressant à ceux qui n’y seraient donc pas, à leur place…
Alors vint une immense colère : des femmes seules, des ouvriers, des chômeurs, des personnes âgées, à qui sont déniés les droits élémentaires et une protection à l’égal de tous, tout simplement ! (Je me souviens de cette phrase de Mallarmé : « Je sais que je ne m’inquiète ou ne m’indigne sinon quand je vois au nom de l’esprit individuel ou collectif molester du pauvre monde, où je me place(1)… ») J’ai alors cherché les espaces dans lesquels la parole des anonymes s’était énoncée, glissée, l’ailleurs d’un langage du pouvoir assourdissant. « Des mots pas dominants », dit une artiste amie. Où pouvait-on les écouter? Je les ai trouvés sur les murs de la rue, au fil de mes rencontres ou dans le Livre d’or d’Euroméditerranée réutilisés ici. Humour et justesse, en contrepoint réjouissant! désespoir souvent, disant l’impossibilité d’un prendre part à la transformation de la ville, le sentiment du mépris, une douleur une adresse à ceux qui en « notre » nom dessinent les villes où nous vivons. De cette période datent les premières images de la rue, plans serrés, des centaines de portes murées, numérotées, images un peu sales, faites dans l’urgence, pour compter, se compter, et m’inventer un « territoire » en marchant.
Un territoire fait toujours appel à d’autres que lui. J’ai choisi dès le début de mon activité l’espace public comme lieu de travail et de création (non pas contre le musée ou la galerie, mais comme un autre espace de l’art dans le mouvement de la ville). Ce choix exige l’inscription de ma pratique dans de multiples désirs : le mien, celui du commanditaire ou celui du passant. Comment en effet faire vivre un objet artistique dans un tel espace, appartenant à tous, à personne et lieu paradoxal d’une hospitalité sans hôte(2), sans l’invitation au dialogue ? sans «réserver» tout au long de la création (des premières recherches à la réalisation) une place pour l’autre, quel qu’il soit, connaisseur en art ou non ? Et sans craindre le conflit qui advient, parfois ?
J’ai poursuivi cette implication pendant trois ans depuis un atelier/espace d’exposition, La Compagnie, à Belsunce, inscrit dans le programme de réhabilitation du quartier sous le mandat de Robert Vigouroux pour « diversifier la population », écrivait Le Méridional lors de son inauguration(3). Interrogeant ce qui les voulait ici, les artistes fondateurs du lieu avaient articulé leurs propositions autour des transformations urbaines et humaines provoquées par la réhabilitation, les croisant avec celles de chercheurs et d’habitants du quartier. J’ai repris à mon compte l’interrogation et proposé une installation pérenne sur le seuil du tout dernier foyer Sonacotra(4) construit à Belsunce une histoire de portes déjà, qui s’ouvrent ou se referment. Portes qui s’ouvrent: celles d’un logement minimum et temporaire octroyé d’abord aux travailleurs venus d’Algérie et aujourd’hui à tous, à tous ceux que l’on qualifie de « plus démunis » ou d’«exclus»; portes qui se referment ou ne s’ouvrent jamais : celles d’un « chez soi », anonyme, égal. Je reprends donc ici le fil d’un travail, sur ce qui lie la maison et la chose publique, et d’une expérience, cette fois rendue plus complexe encore par le compagnonnage des militants de Centre-Ville Pour Tous (dont je suis depuis cette première histoire de portes), de deux chercheurs et d’une institution de l’état, tous producteurs de discours…
Je me suis résolument placée aux côtés des habitants, j’ai partagé et documenté leur lutte une belle bataille et quelques victoires. La recherche-action, arrivée après l’engagement premier, m’a permis d’imaginer un nouvel agencement de mes « préoccupations d’espaces ». C’est en allant sans cesse de l’un à l’autre de ceux que j’arpentais là, politique, scientifique, artistique, accumulant de la matière, sans certitude (mais ne me résignant pas à l’ordre du monde), qu’un chemin s’est dessiné. Il a fallu d’abord transformer la colère, mon aiguillon toujours pour commencer un travail, et la dépasser pour ne pas en rester à la simple dénonciation ou au constat. Agir et proposer images ou gestes ancrés dans mon expérience, mais qui ne serviraient aucune idéologie (pas même une contre-idéologie) ne tenteraient pas d’expliquer ou d’illustrer un quelconque problème social ou politique(5). Sans doute ai-je choisi, pour commencer, de photographier, exercice silencieux du regard et de l’écoute, entre activité et passivité, pour échapper à tout discours fonctionnaliste ?
Dans l’action peuplée et bruyante, il y avait comme en creux l’absence, les absents : ceux qui partaient discrètement, comme soustraits à la rue (à la vue ?), ou ceux que nous n’avions pas pu compter, partis avant le début de la mobilisation. Mais ces absents manquaient-ils ? Et à qui ? Sont alors arrivées les images des appartements haussmanniens tout récemment quittés par leurs habitants ou ruinés par leurs propriétaires « dévitalisés », tel est le mot, rendus inhabitables et inhabités parfois depuis plus de vingt ans. Au sol, un fin voile de poussière, qu’aucune empreinte de pas ne déchire. Et en regard de ces images, de ces demeures où les habitants n’étaient plus, celles où ils ne pouvaient être, qui se construisent autour, dans cette « zone de prospérité partagée » que dit être Euroméditerranée, mais dépeuplées aussi, prévues pour les « classes moyennes et supérieures », tant attendues, tant espérées. Entre Haussmann et Kaufman, des images sans action, sans événements, presque vides, d’un vide qui me rendait visible le lent processus de transformation de la ville, sinon d’éviction de certains de ses citoyens et les failles, sinon la faillite, d’un « projet » rêvant d’un centre-ville qui ne serait pas le centre de Marseille(6)…
Tout au long de ces années, j’ai également porté une grande attention aux images des autres et aux autres images, appuyant quand je le pouvais leur réalisation. Multiples regards d’habitants ou de militants, de journalistes, d’artistes et de cinéastes, participant tous de la construction des représentations symboliques et imaginaires de la ville, dont on sait l’importance qu’elles prennent dans la mise en œuvre du « réel ». La collecte de ces images et la constitution d’un fonds documentaire nécessairement incomplet sur la rue et ses habitants m’ont semblé essentielles : le différent, le divers, voir avec les yeux des autres, pour concevoir autre ? le fragmentaire, le discontinu, pour laisser place à l’insu ? Et puis, après la production ou la collecte, trouver des manières de les restituer, de les agencer, de leur donner ou de les inscrire dans un cadre public, pour les rendre disponibles à quiconque : projections des films réalisés sur la rue(7), publications de mes images dans des revues d’art ou militantes(8), communications lors de séminaires de recherche(9)… Enfin, comme pour clore cette expérience, effectuer le versement de mes photographies aux Archives départementales, avec celui des archives de Centre-Ville Pour Tous(10).
Je vois cette pluralité de formes et d’actions, jusqu’à la conception et la publication du livre Attention à la fermeture des portes !*, comme une interrogation sur la puissance des images. Que peut une image ? Peut-elle inquiéter, troubler le « réel » ? Et quelle est sa valeur d’usage, d’échange : à qui appartient-elle ? Sans doute, n’aurai-je rien fait d’autre ici que ce que les habitants eux-mêmes ont fait : résister aux enfermements, déplacer une question privée et participer à sa mise en commun, ouvrir un espace critique et faire ainsi qu’il y ait du jeu. Jeu, dans tous les sens : à la fois amusement libre et activité réglée (de la compétition sportive à la scène de théâtre…) ou instruments et objets à utiliser ensemble, ou encore : espace ouvert pour le mouvement et le déplacement.
MD, février 2010
1 Question posée par les rédacteurs de la célèbre revue à de nombreux artistes, qui n’est pas sans résonner avec les propos de ce livre : « Quelle est la meilleure condition du bien social, une organisation spontanée et libre ou bien une organisation disciplinée et méthodique ? »
L’Ermitage, 1893.
2 Derrida, 1997.
3 Le Méridional, 13/04/92.
4 D’un seuil à l’autre [Perspective sur une chambre avec ses habitants] : installation conçue avec Dalila Mahdjoub pour la résidence sociale du 35 rue Francis de Pressensé et réalisée par l’association commune, 2003-2007.
www.la-compagnie.org
5 Dan Graham, 1992.
6 Ascaride, Condro, 2001.
7 A Marseille, les premiers montages et les films achevés ont notamment été projetés, et discutés, au Polygone étoilé.
8 Dans le champ de l’art :
Urban Makers, Parallel narratives of grassroots practices and tensions, edited by Emanuele Guidi, b_books, Berlin (Cities on the edge, Liverpool 2008).
Dans le champ militant : site internet et publications CVPT.
9 Séminaire PUCA,
« Renouvellement urbain, observateurs et observations », juin 2008, Paris.
10 Le fonds CVPT comprend tous les documents relatifs à l’action menée sur la rue et certains des films qui y ont été tournés. Sont également versés les images, pièces et documents juridiques et administratifs concernant les actions menées au Panier, à Belsunce et à Noailles depuis 2000.
* C’est ce livre qui me fera devenir éditrice et créer les « éditions commune » en février 2010. Depuis 8 titres sont parus, écrits d’artistes ou de chercheurs en deux collections : Récits d’hospitalité de l’Hôtel du Nord, avec Christine Breton, conservatrice du patrimoine et historienne de l’art et Cinéma hors capital(e) avec les cinéastes de Film flamme/Le Polygone étoilé.
editionscommune.over-blog.com
hoteldunord.coop
www.polygone-etoile.com
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