De la rue de la République
Un travail documentaire et des créations à venir Note d’intention | Projet en cours dans le cadre d’une recherche-action (1)| 2006
J’ai « découvert » ce quartier il y a près de trois ans : un choc. Violence muette des portes murées. Appartements rendus inhabitables par les propriétaires, on dit «dévitalisés». Cette découverte, je l’ai faite dans l’action, avec Centre Ville Pour Tous (2), lorsque cette association dont je suis membre a été alertée par les habitants qui venaient de recevoir les premiers non-renouvellements de baux, suite au rachat de la rue par un fonds d’investissement, Lone Star Funds (3). J’ai grimpé chaque immeuble des dizaines d’immeubles presque vides mais encore habités.
Cages d’escaliers sombres et sales, espaces publics à l’abandon… Rencontré chaque famille, dit à chacun, non vous n’êtes pas seuls, non ce n’est pas une affaire privée de propriétaire-locataire, de propriété-droit sacré, il s’agit de la ville en son entier, de son devenir. Violence institutionnelle : «Recevoir le non-renouvellement de bail ne signifie pas être mis à la porte. Mais je ne souhaite pas que les 600 familles soient relogées sur place. Le repreneur a l’air de mener la politique qu’on souhaite. Ils ont confiance en Marseille. C’est un signe que Marseille va mieux.» Déclaration de Danièle Servant, adjointe au maire, déléguée à l’habitat et au logement (4). Violence enfin des «médiateurs» de la société Marseille République, émanation française de Lone Star. «Médiateurs»: des mots volés, vidés de leur sens ! payés au nombre de départs : «Vous irez dans les quartiers Nord, c’est votre place ! les travaux que vous avez fait chez vous ? ça ne vaut rien !» (5)… Pas de chez-soi ici pour ceux «qui ne payent pas d’impôts». Penser pauvrement la ville en opposant à nouveau centre/périphérie, stigmatiser encore les cités. Se soumettre à la doxa : les centres-villes sont destinés à ceux qui ont les moyens. Excentrer, éloigner les gens modestes : ce mauvais rêve, encore, d’un centre-ville qui ne serait pas le centre de Marseille…
Et puis une immense colère : des femmes seules, des ouvriers, des chômeurs, des personnes âgées, à qui sont déniés les droits élémentaires et le droit d’habiter là où ils veulent, tout simplement ! Des gens blessés que les discours dévalorisent, délégitiment : «Je continue à payer mon loyer, «sans droit ni titre», je ne suis plus locataire depuis janvier 2005 et j’attends mon relogement, comme c’était prévu dans la convention qui a été signée par Euroméditerranée et le propriétaire. On devait rester dans le patrimoine, avec un loyer modéré. Moi, c’est pour ça que je me bats depuis le début. Ils avaient dit que les habitants seraient intégrés au projet. Nous, on attend que ça, la rénovation, on veut en bénéficier, on veut profiter de tout ce qui est fait pour améliorer le quotidien. Je ne vois pas pourquoi on nous a accepté tant que c’était un quartier un peu abandonné, et puis quand ça va être bien, on n’est plus désirable ?» s’indigne Monique Roussel (6).
Un territoire fait toujours appel à d’autres territoires. J’ai choisi depuis le début de mon activité l’espace public, comme lieu de travail et de création. Ce choix exige l’implication politique de ma pratique. Comment faire exister un projet dans cet espace, lieu de l’altérité et lieu paradoxal de l’hospitalité, sans le désir de l’autre, sans l’invitation au dialogue ? Toutes les formes créées avec Dalila Mahdjoub et Laure Maternati, ont croisé les propositions de chercheurs, d’artistes et d’habitants. J’ai poursuivi cette implication pendant trois ans depuis un atelier/ espace d’exposition, La Compagnie (7), à Belsunce, inscrit dans le programme de réhabilitation du quartier sous le mandat de Robert Vigouroux : l’un des enjeux du lieu était d’interroger les transformations urbaines et humaines que cette réhabilitation provoquait. A Casablanca, j’ai tenté de faire le récit d’un processus de préservation d’un immense parc datant du Protectorat français, qui a conjugué les désirs et les actions d’une association d’artistes, des habitants d’un quartier populaire de la ville et des pouvoirs publics (8).
Reprendre le fil d’une expérience… La rue de la République comme Belsunce ou le parc de l’Hermitage, est un territoire où se confrontent et s’affrontent de multiples visions de la société, des villes, de multiples devenirs. J’ai participé à et documenté la lutte des habitants contre leur éviction programmée, je poursuis aujourd’hui mon implication du côté de la création. Cette recherche-action me permet d’imaginer un nouvel agencement de mes «préoccupations d’espaces», d’autres façons de «représenter» un territoire, de faire de l’art l’expérience réelle, imaginaire et symbolique d’un territoire. Comment rendre compte/témoigner d’une résistance ? Comment construire aujourd’hui des récits, des récits pour aujourd’hui… Il s’agit bien ici pour moi de transformer ma colère, pour ne pas renoncer à l’utopie, à la joie ? L’utopie, dit Rancière, «n’est pas le futur ou l’ailleurs d’un rêve inassouvi. C’est une construction intellectuelle qui fait coïncider un lieu de la pensée avec un espace perçu ou perceptible.» J’ai fait le choix de la photographie, entre beaux-arts et information (à ne pas réduire à l’actualité !) et d’un travail partagé avec les habitants, pour construire ce récit d’une lutte et d’un lieu. Ce nouveau projet fera l’objet d’une publication fin 2008.
M.D. janvier 2007.
1 - Cette recherche-action, portée par Transverscité, est menée avec Jean-Stéphane Borja (doctorant en sociologie et Véronique Manry, sociologue). Elle s’intitule «Renouvellement urbain à Marseille : centralité populaire et participation citoyenne». Les recherches-actions sont des processus combinant action et réflexion, théorie et pratique. Elles produisent de la connaissance et des outils. Elles peuvent associer selon leur objet des chercheurs, des citoyens (habitants, militants associatifs) et des artistes. Financement Plan Urbain Construction Architecture (PUCA)/Ministère de l’Equipement et Conseil Régional Provence-Alpes-Côte d’Azur (Service Foncier et urbanisme).
2 - Un Centre Ville Pour Tous est une association loi 1901 créée en 2000 à Marseille, qui défend une réhabilitation respectant le droit des habitants actuels à vivre en centre-ville. http://www.centrevillepourtous.asso.fr
3 - Les capitaux de Lone Star proviennent des fonds de retraite par capitalisation américains (enseignants de Californie, pompiers de Dallas…), d’investisseurs internationaux (Gouvernement de Singapour, Emirat du Koweit, Caisse des Dépôts du Québec…) ainsi que des excédents de trésorerie de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. Devenu propriétaire sur la rue de la République de 1289 logements (dont plus de 60% étaient vides au moment du rachat à l’ancien propriétaire P2C) et de centaines de commerces. La réhabilitation projetée est inscrite dans le cadre du périmètre de l’Opération d’Intérêt National Euroméditerranée, qui bénéficie d’un investissement public important.
4 - «Marseille à la sauce texane», Michel Henry, Libération du 30 septembre 2004
5 - De nombreux appartements de ces immeubles hausmanniens ont été entièrement rénovés par les habitants euxmêmes.
6 - Citée dans le film de Thomas Donadieu, La Trace, 2005. Habitante du passage de Lorette, elle a été relogée sur la rue de la République, dans un des logements sociaux obtenus grâce à la mobilisation des habitants.
7- www.la-compagnie.org. Voir ci-après le projet que j’y ai réalisé avec Dalila Mahdjoub, D’un seuil à l’autre [Perspective sur une chambre avec ses habitants] 2003/2007
8 - Echo Larmitaj, un chantier à Casablanca. Editions le Fennec, Collection Poche Patrimoine, Casablanca, 2006.
Sans titre Travail en cours
"Car la maison est notre coin du monde… une des plus grandes puissances d’intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves de l’homme… mis à la porte, hors de l’être de la maison, circonstance où s’accumulent l’hostilité des hommes et l’hostilité de l’univers."
Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, 1957