Antoine D'AGATA
Extraits de la préface d Insomnia, Septembre 2003
Images en Manœuvres Éditions
Christian Caujolle
La nuit ? Elle nest quune illusion de plus, mais bien réelle. Un espace, temps et lumières, qui na pas, ou en tout cas pas encore, été normé de la même manière que le jour. La nuit na pas dheure. Elle est nuit.
Antoine dAgata la traverse, sy perd, broyant le noir à lexcès, y compris celui de son grain photographique, pour croiser, voire rencontrer, des personnages avec lesquels il dialogue une fraction de seconde ou jusquau bout de la nuit. Il a la capacité, totalement vécue, daller au bout des expériences extrêmes du voyage, de lalcool, de la vie et du regard.
Dans ses nuits sans limites, nous découvrons, souvent déformés par la violence ou limmédiateté de visions qui sont des « flashs », des personnages en dérive, intensément vivants et toujours aux limites de la disparition, de la mort, du danger. Comme le photographe, ils pratiquent lexistence en intégrant le fait quils peuvent, brutalement, disparaître dans linstant qui aura suivi la prise de vue.
Il y a ceux quAntoine dAgata voit peut-être et victimise dun déclic qui les fige et les soumet à notre regard, et ceux et celles quil immole avant de partager avec eux, elles plutôt, un temps de nuit, des corps dans la nuit, des plaisirs qui, même sils sont figurés, nous resteront toujours étrangers.
Vivre vite, à fond de nuit, et faire semblant, parce que lon en rapporte des bribes comme des images de souvenirs, de montrer ses nuits tout en nous les refusant, tel pourrait être le propos qui nous invite à vivre plutôt quà nous repaître de la vie des autres, frustration contemporaine parfaitement organisée et quAntoine dAgata nous refuse en nous piégeant de ses séductions coup de poing.
Reconstruire lunivers en le cadrant mal, en le traitant mal, surtout dans ce quil a de conventions, et en le poussant au bout de ses noirceurs qui abritent dinvraisemblables tendresses vouées à la solitude. Le plaisir est aussi douloureux que lexcès est nécessaire quand les images ne cherchent pas à prouver mais quelles tentent de comprendre, exploration à vif dune expérience qui cherche à se défaire, sans cesse, de ce monde quelles déconstruisent en série de rectangles qui ne serviront, illusions, quà en restituer le chaos.
Antoine dAgata ne cherche pas à représenter le monde mais à nous dire comment il sinscrit dans ce monde. Étrangement, sans aucun narcissisme, il dresse, à la limite absolue de la prise de risque, un autoportrait qui, finalement, pourrait se résumer par « je suis ainsi, extrêmement déglingué, parce que le monde, que vous ne voyez pas, que vous ne regardez pas, va extrêmement mal ». Au contraire de la dénonciation, il nous entraîne avec lui dans des parcours qui ignorent les directions et les horaires convenus. Le lyrisme de la forme, lexagération des situations et de la vision, fascinant paradoxe, nous obligent bien plus que toutes les images qui prétendent « documenter » à nous interroger sur la « réalité » de ce que nous voyons. Le pouvoir absolu de la photographie étant de nous dire, de par sa nature, que quelque chose, dans le monde tridimensionnel, a existé avant limage que nous voyons et a permis quelle existe, nous nous trouvons emportés dans la fréquentation dune Cour des Miracles qui nous invite à la rejoindre.
Aucune attitude morale, aucun jugement, simplement léthique, sublime, de laffirmation, sans protection aucune, quil faut, pour explorer certains univers, les partager jusquau bout. Sous peine de devenir voyeur. Il est finalement stupéfiant que, face à des nus qui évoquent davantage LOrigine du monde de Courbet que des images pornographiques, face à une image de fellation, face à une vision de prostituées dans des bars désolants ou face à des images déglinguées de cantinas mexicaines, nous nayons justement jamais le sentiment dêtre extérieurs, voyeurs. Que nous ne consommions pas ces images, mais quelles nous interrogent sur létat du monde et sur nous-mêmes
Ces photographies ont le mérite de ne tricher ni avec leur relation au réel ni avec les enjeux dimage qui, aujourdhui, exigent que la photographie se situe par rapport aux autres modes de représentation. Elles nous interdisent dignorer le monde qui nous environne. Elles sont, en cela, indispensables et salutaires. Parce quelles mettent en uvre la seule forme dengagement qui vaille et qui, dans un dialogue entre lesthétique et léthique, produit du sens. Parce quil y a eu, successivement, nécessité, pratique, réflexion et choix. Donc engagement.
Insomnia
1998-2003
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