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De lautre côté du miroir
Antoine dAgata et Estelle Fredet
Catalogue La frontera- The border
Villa Médicis hors les murs, Paris, mai 2003
"Le réel c’est les autres, la fiction c’est soi" Jean-Luc Godard.
Ces photographies, réalisées essentiellement au Mexique et aux États-Unis trouvent place dans lhistoire de la photographie américaine, itinérante depuis le 19ème siècle, qui repoussa, avec les conquérants, toujours plus loin vers louest la frontière américaine.
A ceci près que cest ici une critique de cette conquête victorieuse qui sénonce, image après image, non pas à travers une vision de territoire comme le fait Robert Adams, mais avec lhumanité vivante qui lhabite.
Cette lucidité critique emprunte beaucoup au regard désanchanté porté par Robert Frank sur lAmérique des années cinquante; les personnages déchirés sont traversés par les souvenirs de Diane Arbus, Weegee, Larry Clark.
Le corps à corps que livrent ces images est un déplacement incessant de frontière entre les autres et lui-même, si bien que le centre dun sujet conscient et rationnel disparaît, éclaté toujours, dans lentre-deux dune rencontre éphémère.
Le sentiment de la perte du sujet est cependant paradoxal dans un travail documentaire qui affirme si fort sa subjectivité par une autobiographie mue par le voyage et lerrance.
Les formes photographiques et cinématographiques de cette contradiction-document/fiction, description/projection se développent depuis longtemps dans des oeuvres aussi diverses que celles de Walker Evans, Robert Frank, Rossellini (Voyage en Italie), Pasolini (Accatone), Godard (Pierrot le fou) et Nan Goldin. La notion de frontière sy affirme à chaque fois opérante et créatrice.
La tentative dune description photographique de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis devient particulièrement intéressante et ambitieuse avec la volonté détablir, à travers une mise en situation et le relevé de signes anthropologiques et topographiques, létat des lieux subjectif et systématique dune ligne de fracture sur laquelle se concentrent les tensions entre deux entités (Nord/Sud) que tout oppose malgrè leur interdépendance croissante.
Longue de trois mille kilomètres, cette ligne arbitraire que le Rio Grande définit sur environ deux mille kilomètres, est dépourvue de toute dimension naturelle dEl Paso/Ciudad Juarez à San Diego/Tijuana. La présence du désert est écrasante, indépendante aussi de seules considérations géographiques. Le désert américain, frontière mentale où les projets de civilisation sépuisent dans le sol. (Jean Baudrillard).
Aujourdhui, sur cette zone, deux sociétés sentremêlent. Si les immigrés mexicains forment dimportantes colonies et élaborent une culture métisse, mélange de mexicanité revendicative (ou nostalgique) et damerican way of life, de lautre côté de la frontière, la culture américaine a largement pénétré le Mexique.
Quant à lintégration économique, fondée sur la pauvreté des uns et les capitaux des autres, elle trouve son expression la plus juste dans le développement toujours croissant de lindustrie maquiladora.
Mais au-delà des distorsions économiques Sud/Nord, à leur paroxisme sur la frontière Mexique-US, lambition du projet est de traduire la scission par le mélange des corps, des sentiments, des civilisations.
Le terme de métissage est-il adéquat? La frontière ainsi vécue devient un passage où lhybridation est essentielle et crée un nouveau type despace transgressif intérieur aux Etats-nations, espace produit non de normes et de pureté mais dagencements, de complexités, dimbrications. Une autre figure est possible pour représenter la non-séparation ou non-exclusion de deux entités historiques: non pas celle de la mixité, qui est encore trop continue, pas assez conflictuelle ou dialectique, mais la figure plus abstraite dune frontière non entière, ce que les géomètres contemporains appellent une fractale. Ce quil faut remettre en question, cest lidée que les dimensions de lappartenance nationale soient nécessairement représentables par des nombres entiers, comme 1 ou 2. Il faut donc suggerer, au moins à titre dallégorie numérique, que lAlgérie et la France, prises ensemble, ne font pas deux, mais quelque chose comme un et demi, comme si Chacune dentre elles, dans leur addition, contribuait toujours déjà pour une part de lautre. (Etienne Balibar)
Affirmer cet espace dincertitude,point de rencontre et de conflits permanents entre histoires et cultures, est un projet politique urgent. Poser la frontière comme intérieure à chacun des territoires et des groupes quelle détermine administrativement.
Seule une photographie peut avoir lieu de part et dautre de cette limite que géographes et historiens, politiciens et économistes, psychanalistes et psychiatres nomment une frontière.
Tenter de photographier une frontière nécessite de se trouver dun côté ou de lautre - Antoine DAgata se déplacera essentiellement sur le côté mexicain de la frontière - et davoir intégré la césure comme une partie de soi. Ceci comme seule possibilité dun lieu de vie commun, de lacceptation de ce qui est étranger.
Projet de vie qui cherche à rendre troublante et trouble la frontière des Etats-Nations par la révélation des formes de ses variations. |
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