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Hiver 2000. Oswiecim. Après Berlin et Katowice, Oswiecim est la dernière étape dun itinéraire improvisé. La proximité ma décidé à me rendre jusquici. Pendant le trajet, depuis le train, je photographie la campagne polonaise, les routes, les maisons isolées. Le paysage naccroche pas le regard. Il est imprégné, mais comme en creux. Dépourvu de tragique, mais chargé dune intimité avec lHistoire qui me reste inaccessible. Le décalage entre la banalité des apparences et cette charge émotionnelle déforme mon regard, provoque en moi un malaise indéfini, une douleur sourde. Ce que je sais contamine ce que je vois.
Depuis mon arrivée en Pologne, cest ce même sentiment dabsence, de fait accompli qui mobsède. Mes premières photographies des abords du camp, faites à travers la vitre du compartiment, ne sont pas innocentes. Elles sont empreintes de cette frustration. La vitesse, la lumière blafarde installent dans les images un flou encore inconscient qui troublera mon regard jusquau bout, qui deviendra comme un brouillard intime.
La petite ville dOswiecim est quelconque. La lassitude et une vague hostilité voilent le regard de ses habitants. Comme sils devaient partager avec les visiteurs, à contrecur, la même atmosphère empoisonnée. Lambiguïté de ce premier rapport pervertit plus encore mon appréhension de lendroit.
Le camp dAuschwitz est un trou noir. Les bâtiments de pierre, les miradors, les barbelés sont des balises concrètes. Pourtant, je ne peux pas me défaire de mon sentiment dincompréhension face à ce que je devine de lhorreur. Les seuls points de repère explicites sont les images darchives que je rephotographie. Je fais le choix de ne pas faire de mise au point. Mes images resteront floues.
Ce qui sopère, cest un renoncement. Prétendre documenter naurait aucun sens. Cela a été fait avant, pendant, et après la libération du camp. Je ne peux pas photographier le mal. Ce nest pas une question de morale, mais de pertinence. Je ne peux rendre compte que de ma propre perception du camp qui, conçu comme lieu de mémoire à vocation pédagogique, sinterpose comme un écran. Je dois rendre compte que de mon impuissance à comprendre et à voir.
Le camp est désert. Le sentiment dintimidation, décrasement face à larchitecture concentrationnaire est brutal. Je minterroge sur la légitimité de ma présence et de mes actes. Est-ce que je profane un sanctuaire ? Quelles images ? Pourquoi des images ? Il y a aussi le sentiment de culpabilité, celui de porter davance cette part de responsabilité partagée avec tous. Mais je ne peux que tenter de lassumer avec mes propres moyens. Tout cela ne me pousse pas, paradoxalement à la retenue mais à des prises de vue physiques, compulsives. Mon parcours est heurté, dans lurgence, sur le fil de la conscience.
La vérité de ces courts moments se joue dans la distance qui me sépare de la surface des lieux, dans lincompréhension de leur nature profonde. Je regarde des espaces vides, opaques. Les traces du passé se confondent avec des images qui sont comme des réminiscences du présent.
Plusieurs fois, je tente de photographier les reliques les plus sacrées du camp. Chaque fois, je renonce. Les portraits anthropomorphiques sont une suite sans fin de visages damnés, dhumanité anéantie. Effondrement de la logique, de la pensée.
La nuit vient. Je me résous à partir. Un seul des bâtiments est éclairé. Le camp redevient comme une tombe. Plus loin, des champs de mort, des rails, le vent, le froid.
État dhébétude dans une cafétéria de la gare dOswiecim. Seule image qui reste en moi. Un paysage enneigé. Le monde extérieur photographié depuis le camp. Comme une réconciliation. Construire, se libérer de limmoralité dautres systèmes. Tout se dilue. Le silence, complice. Le temps, ennemi. La lumière sefface. Une certaine force née de ce passage. Des images ; Ne pas laisser sendormir ces fragments de conscience.
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Oswiecim 2002
Pièce unique, 170x273 cm
Collection Marin Karmitz, Paris
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