Dominique CASTELL 

Dominique Castell – ce que peut le dessin
Un entretien avec Philippe Piguet

Auteure notamment d’un ouvrage illustré, intitulé « Soufre que je t’embrase », Dominique Castell développe une œuvre graphique qui en appelle tant à des matériaux qu’à des protocoles très variés. Les uns et les autres lui permettent ainsi d’être au plus près de la chose sensible qu’elle tente d’approcher et à l’écoute permanente de son travail. Le dessin, la gymnastique, le yoga et la danse - plus particulièrement le tango -, puis à nouveau le dessin…, sa démarche se détermine à l’ordre tout à la fois d’une gestique et d’un mouvement en boucle, dans l’infini du temps. Comme il en est du « ocho », le huit, figure primordiale du pas de danse argentin sur lequel l’artiste a notamment fondé son intervention à Istres.


Quel rapport entre le dessin et toutes ces disciplines ?
Ce sont des disciplines qui ont à voir tantôt avec le souffle, tantôt avec une souplesse tout à la fois musicale et physique, tantôt avec une impulsion ou une endurance, souvent avec l’idée de trajectoire. En cela, c’est très lié au dessin. Ce qui m’intéresse dans le dessin, c’est le profil, la courbe, la volute. La volute, je l’ai retrouvée dans le tango, par exemple.

Diriez-vous alors que le dessin que vous faites relève de la performance ?

Maurice Merleau-Ponty disait : « L’artiste apporte son corps. » Le dessin n’oublie pas le corps, il n’oublie pas la pensée. Quand je dessine, je m’engage avec mon corps et avec ma façon d’être. C’est une pratique globale. Je fais en sorte qu’il soit mentalement en résonance avec tout ce qui m’entoure, tout ce qui me détermine : l’air, la chaleur, l’affect, la politique, le social, etc. La vie en somme ! Le dessin est une façon de trouver des échappatoires dans une autre vie.

A Istres, comment avez-vous pensé votre exposition ? Selon quel scénario ?
Je me suis appliqué à considérer le thème fédérateur de la programmation de l’année qui est lié à l’idée de sentiment. A l’appui de Soufre que je t’embrase, j’ai imaginé intervenir autour de cette notion d’embrasement. En matière d’émotion, la relation est forte avec l’idée de mouvement. Emotion… motion… tout est question de flux, de nuances, de variations. Compte tenu de la spécificité des lieux, j’ai imaginé une sorte de gradation d’une salle à l’autre qui aboutirait à une forme d’apothéose ouvrant sur toutes sortes de possibles. En fait, ça commence par une phase d’attente sentimentale, un peu amoureuse, avec tous les ingrédients nécessaires à l’embrasement pour parvenir à un lieu ultime qui serait celui d’une combustion, une forme d’extase. Au milieu de cela, la question posée est : « Que peut le dessin là-dedans ? Comment achemine-t-il les émotions ? » Ce sont des histoires d’affects.

Comment l’exposition se déroule-t-elle d’une salle à l’autre ?
Dans la première salle, on se retrouve d’emblée face à un énorme tas d’allumettes. Les allumettes, c’est mon outil de travail. Je dessine avec. Ça me permet de tracer. Par clin d’œil, je l’ai baptisé « Sfumato » parce que le sfumato, c’est un procédé artistique qui vise à annuler la frontière des formes et des choses pour faire circuler la vie. On y trouve aussi une vraie déclaration d’amour faite de chacun des mots manuscrits de « Soufre que je t’embrase », tracés avec des allumettes. A l’origine, c’était une formule destinée à la sphère intime mais je l’en ai extraite pour lui donner une dimension artistique. Enfin, il y a un grand dessin d’observation figurant un maquis de plantes méditerranéennes pyrogènes qui vient littéralement envahir l’espace et dans lequel le visiteur est invité à se perdre mentalement.

Qu’est-ce qui vous intéresse donc tant dans l’usage des allumettes ?
J’aime l’idée de dessiner avec une allumette. Quand on dessine, on se pose la question de l’outil. Pendant des années, j’ai dessiné avec une mine de plomb, un fusain, etc., comme si c’était un passage obligé, puis j’ai travaillé avec des feutres rouges. Le rouge dit d’autres choses qui m’intéressent. Quand, par le plus grand des hasards, j’ai écrit cette déclaration d’amour avec des allumettes, ça a été vraiment l’étincelle. A partir de là, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire avec ce matériau. Le « rose allumette » - titre générique de l’exposition - est une couleur qui affecte, qui touche les gens. De plus, il est inoffensif. On va à lui sans a priori. C’est une teinte, entre fuchsia et magenta, qui est accueillante, voire attachante.

La deuxième salle est beaucoup plus sombre. Qu’est-ce qui en règle le contenu ?
La question de savoir comment produire cette étincelle. On y trouve un film d’animation qui montre des jambes de femme répétant inlassablement les mêmes mouvements de balayage de grands et de petits cercles. Ce sont des « ocho ». Cette pièce vidéo, dont le son provient des balayages enregistrés de la caresse des pas au sol, transformés par ordinateur, s’appelle « Échauffement ». C’est un moment primordial du dispositif. Il faut commencer par faire circuler l’énergie, retrouver une certaine souplesse musculaire, créer un peu d’harmonie. L’échauffement, c’est un moment un peu mécanique qui consiste à faire des gammes pour gagner petit à petit en liberté et en improvisation. Créer l’étincelle, c’est se questionner sur son geste. En accompagnement de cette projection, j’ai installé tout un ensemble de dessins au pastel blanc sur fond noir qui visent à délier le geste, c’est-à-dire à défaire le lien avec le réel. Ce sont des tracés très intériorisés.

Vous abordez le dessin dans tous ses états, jusqu’à faire des dessins animés. En quoi cette forme-là vous intéresse-t-elle ?
Le fait des douze images secondes qui est la règle technique oblige à se fondre dans une durée. Avec l’expérience, j’essaie de prendre de la distance par rapport à l’idée que j’ai d’un scénario pour être plus proche du hasard, de ce qui va surgir. L’un des derniers que j’ai réalisés est moins un dessin animé qu’une série d’images qui se succèdent, se chassent et s’entremêlent comme dans un diaporama, avec de temps en temps des phases d’animation pure. C’est un mode plus onirique, moins narratif…

Le dessin animé que vous projetez dans la troisième salle l’est sur une piste de danse circulaire que vous avez redressée quasi à la verticale. Qu’est-ce qui gouverne ce choix ?
Là on arrive au final, à ce moment où la figure de la danseuse disparaît totalement. C’est le basculement dans un monde intérieur, un monde qui oublie le tango, qui prolonge l’étourdissement créé par le « occo » et qui conduit à la perte des repères. La projection déborde le plateau de danse, métaphore du débordement émotionnel. Il y va de tout ce qui peut se jouer de trouble, de vertige. Le dessin s’empare de tout ça. De l’air, du rythme, de la musique. En face, les Adornos renvoient à une idée plus abstraite de la danse. En espagnol, cela signifie « ornements » et c’est aussi ce qui désigne dans le tango toutes les figures qui viennent se greffer sur le pas de base. Ce sont toutes les volutes, toutes les courbes, toutes les espèces de folies que la danseuse ou le danseur peuvent générer selon leur mouvement. Dans une petite pièce voisine, sorte de petit boudoir, on trouve aussi quelques petits dessins à l’encre sur la fusion, tout ce qui indéfinit le corps de chacun, de l’un comme de l’autre.

Dans la dernière salle, comment l’apothéose se manifeste-t-elle ?
C’est un très grand dessin, composé de deux rouleaux placés côte à côte à cheval sur une structure et qui sont comme redressés au sol, le tout baigné dans une lumière diffuse. C’est une sorte de stase qui fait écho au dessin de maquis de la première salle, une pure abstraction, une série de traits effilés, parce qu’en fait, à ce moment-là, plus rien n’existe…
Il n’est plus même question de corps…
Il n’y a plus que le trait. L’essence, la quintessence du dessin. Une traînée comme une caresse mais une caresse intense, incessante, aussi lent que le temps du dessin. J’ai une pratique du dessin qui passe par mille facettes. Si j’ai beaucoup de plaisir à jouer de la représentation, ce n’est qu’un point de départ pas une finalité. Le dessin est une vraie jubilation.

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