Gilles BARBIER
 
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LE VER, LE LANGAGE, L’ESPRIT DE LA GLISSE & LA CONQUETE SPATIALE



Mes bien chers vers,

Avec un peu de retard (comme d’habitude) je reprends l’échange. Nous avons commencé cette série de textes sur le ver en nous posant la question du langage, et bien vite nous avons dérivé. C’est très bien ainsi. Cependant, si je veux clarifier mon point de vue (et in fine le choix du ver comme paradigme), je peux dire ceci : le fait de savoir si le ver a un langage ou non est à peu près sans intérêt. En fait, il me semble plus fructueux de poser cette autre question : pourquoi le ver n’a-t-il pas besoin du langage ? Or, nous avons partiellement répondu dans les quelques textes qui précèdent : un corps mono-organique dans un milieu uniforme intégralement comestible n’a pas besoin de langage car il n’a rien à articuler ! Il est l’articulation elle-même, et le ver en donne une image assez éloquente. Réduit à une pure productivité, associé à la tâche sublime de dévorer-chier-avancer pour « aérer » la terre (ne peut-on rêver d’activité plus transcendantes), le ver entre dans la catégorie des machines vivantes, ou bio-machines. (D’où peut-être la remarque d’Eric concernant la relation ver/machine célibataire).

On peut penser que la forme bio-machine qu’emprunte si souvent le vivant est une forme absurde. Toutefois, cette absurdité née d’un caprice du tropisme de complexification invente l’animation. Dès lors, quelle forme d’espace pour la forme bio-machine. L’animation indique qu’il y a enfin mouvement, donc trajectoire : dans le temps (vie, reproduction, mutation) et dans l’espace (croissance, déplacement, morphogenèse). Supposons que la vie et les choses inertes soient deux états d’un même plan, et que ce qui les différencie soit l’animation : tout organisme, aussi rudimentaire soit-il, en inventant flagelle, patte, contraction, tentacule, aile ou turbine, recrée artificiellement les conditions d’un corps soumis aux effets conjugués d’une surface inclinée, d’un agent mouillant et de la gravitation. Il s’anime dans une direction donnée par le sens de la pente à une vitesse relative à son inclinaison (degré). Encore faudrait-il rajouter à ça la qualité de l’agent mouillant1. Si l’on considère la forme de vie bio-machine sous cet angle (mise en mouvement, trajectoire), on peut en déduire que le plan qui lui est associé a l’aspect d’une pente. Peut-être que le vivant naît ainsi : le plan horizontal du réel inerte (solide, liquide et gazeux) s’incline progressivement et certaines formes combinées se mettent à glisser sur cette pente nouvelle. Le plan pentu de la forme de vie bio-machine est alors le lieu où la complexité organisée fait l’expérience de la glissade. (L’apparition de la vie tient peut-être du gag ? Un mouvement mécanique permettant au proto-système digestif de survivre. L’arbre de la vie [avant celui de la connaissance] serait un bananier.) La glisse apporte mouvement, trajectoire et temps. Ainsi peut-on dire que la bio-machine est ce qui tombe le long d’une surface inclinée abstraite, irrésistiblement. Le plan générique des bio-machines est une pente. Dès lors, le ver, en se déplaçant dans la terre, tombe littéralement en elle. La bio-machine est définie comme étant l’articulation elle-même car elle exprime littéralement l’angle du plan incliné sur lequel elle glisse, elle s’anime. Elle est l’expression de cet angle, auquel elle associe sa trajectoire et sa fonction. Si vous me le permettez, j’aimerais appeler cette propriété l’esprit de la glisse.

Une forme de vie bio-machine qui veut parvenir à articuler l’esprit de la glisse (c’est-à-dire contrôler le degré de la pente, la vitesse ainsi que la trajectoire) doit muter : de bio-machine, il doit devenir êtres-langage2. En effet, il me semble que le langage, par sa fonction spéculaire, permet d’abord à la bio-machine de s’énoncer comme « l’articulation elle-même » (c’est la première étape qui permet de s’en décoller, pour ainsi dire par duplication) puis découvrant, comme dans le Songe de Poliphile, ses multiples reflets dans les miroirs du langage, produire l’êtres-langage : c’est-à-dire l’entité depuis laquelle vont pouvoir s’énoncer les puissances. Ainsi, l’êtres-langage articule l’espace avec des angles, des trajectoires, des vitesses, articule le temps avec des futurs, des présents et des passés. La plasticité du plan abstrait associé à l’êtres-langage lui permet d’ailleurs de remonter la pente et aussi de la projeter. La bio-machine devient une bio - (X), où (X) représente la variable : nous sommes, car nous maîtrisons les fonctions spéculaires, conjonctives, associatives, projectives, mémorielles, articulaires du langage, à des fréquences diverses, plus ou moins bio-sacrés, bio-politiques, bio-sociaux, bio économiques, bio-culturels, bio-sexuels, bio-technologiques, etc. Ce que Giorgio Agamben appelle des formes de vie3. Encore doit-on préciser que ces catégories, qui ne servent qu’à identifier certains potentiels, ne sont ni exclusives ni même alternatives. Elles cohabitent probablement avec bien d’autres encore sous la forme de cocktails dans une dynamique de recréations et de réajustements permanents. L’êtres-langage manipule l’agent visqueux, déjoue la glissade et pratique l’accrétion. Il agglutine, épaissit, caille, construit des substances colloïdales douces, recompose en permanence dans le langage, échange les édifices au mortier éphémère.

Rapidement, on peut résumer en disant que les formes de vie, dans le langage, articulent le plan pentu de la vie, le transformant en puissance de vie, quand la bio-machine pratique l’esprit de la glisse : organe majeur, mono-trajectoire, mono-fonction dont le ver est l’archétype. Voilà pourquoi il est ce laboratoire dans lequel je cherche depuis un moment déjà à comprendre, ou à me représenter le corps consommateur. Comme je l’avais déjà énoncé dans un courrier précédent, par le passé, les Hommes se sont nommés dans leur corps sacré, unifié : le sujet. Puis dans leur corps politique, public : le citoyen. (Le corps politique et public est garant et protecteur, dans la démocratie, de tous les corps privés). Aujourd’hui, nous nous nommons dans un corps qui souffre de sa propre définition, ou plutôt de son absence de définition : le consommateur. J’ai longtemps cherché comment je pouvais définir le corps consommateur, mais, devant sa multitude, (et devant son impossible corporéité publique, devant l’indistinction que présentent désormais les relations dehors-dedans) j’ai dû me rendre à l’évidence. Le consommateur n’a pas de corps (du moins du point de vue de sa médialité). Simplement, le système idéologique à l’intérieur duquel nous vivons n’a pas eu à construire un corps pour le consommateur, car la consommation n’appartient pas à la catégorie des formes de vie, des puissances, (contrairement au politique, au sacré, à l’esthétique etc.) mais à la catégorie des bio-machines. Celui qui se pense en tant que consommateur est celui qui abandonne sa forme. Ainsi, le corps consommateur est ce corps qui abandonne ces formes de vie, qui abandonne ce qui s’articule, qui abandonne le langage. En effet, que signifie consommer du politique, consommer du sexe ou consommer de la culture sinon être une bio-machine en pleine glissade4 dans l’espace pentu de la « vie nue » ? (La politique, le sexe ou la culture sont alors à la bio-machine ce que la terre est au ver : un réel innommable intégralement comestible. Et comme ce qui est innommable n’a plus de nom, consommer de la culture revient à ingérer du mot mort, une carcasse, une charogne). On peut ainsi dire que la consommation est ce qui, associée à un corps, lui ôte ses possibilités de puissance.

L’idéologie de la consommation ne considère pas le corps comme un potentiel constitué de parties organisées mais comme un vague réservoir d’organes exploitables. En bref il ne cherche pas à se faire une idée des corps, mais identifie les organes cibles, pour leur faire ensuite occuper, somatiquement, symboliquement ou réellement, un maximum d’espace. Ainsi, le marketing du fabricant de lunettes ne va pas s’adresser à nous, mais va nous transformer en corps-œil, de même que la cosmétique aura tout intérêt à ce que nous devenions de purs corps-peau. Mais si on continue la réflexion, on constate que structurellement la publicité participe activement à la balkanisation du corps, et c’est même là un de ses principaux terrains d’action. En effet, la publicité à pour objectif de vendre, ou faire consommer, un produit, un bien, un service. Ce produit est toujours associé à une partie plus ou moins exiguë du corps : poumon, cœur, pieds, dents, peau… Mais aussi cellules, artères, os etc. Et sa capture nécessite toujours une négociation avec le tout. Cette négociation va se jouer principalement sur le plan du désir, du fantasme, du narcissisme : « look, vitesse, espace, performance, identité, personnalité (être soi-même ?), bla bla bla… » Il lui faut donc atteindre les réseaux de récompense et vider le langage, les gestes et les signes de leur substance, parler la langue des organes, désarticuler tout ça5. Elle fabrique des leurres communicationnels, les clones empaillés du langage. D’autre part, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la publicité ne cible pas les corps (en tant que complexe poly-organique rassemblé en possibilités de puissance). Elle envoie les clones empaillés du langage, des gestes et des signes vers les corps pour qu’ils s’emparent de parties bien précises. Le tout (ce qui reste) ne l’intéresse pas. Les leurres communicationnels vont s’adresser exclusivement, personnellement et simultanément aux dents, aux pieds, aux cheveux, aux ongles, aux yeux, à l’intestin, aux poumons, aux testicules etc. Elle reconstruit des corps mono-organiques, homme-pénis, femme-bouche, à l’image du lombric dont l’organe digestif assume toutes les fonctions (corps, locomotion, etc.). L’auteur de science fiction Philip K. Dick, dans son livre Ubik, imagine la publicité comme un parasite. Transformée par la technologie en nano-émetteur, la publicité est lâchée dans l’atmosphère comme du pollen. Les micro-granules publicitaires se fixent alors dans les conduits auditifs d’où elles diffusent leur message. J’imagine pour ma part un autre scénario. La publicité se miniaturise encore et devient un virus. Elle s’infiltre alors dans le corps et se dirige droit vers l’organe cible où ses leurres génétiques le reprogramment : les crampes d’estomac deviennent alors insoutenables si je n’ai pas ma barre chocolatée Crunch®, et ma peau part en lambeaux sans ma crème l’Oréal®. L’organe sollicité, excité, affolé, assujettit le corps, se comportant comme un cancer. La guerre des organes est activée et ces derniers sont excités, affolés. Les lèvres attaquent les yeux, l’épiderme attaque les poumons, dans le cerveau assiégé par des coalitions d’autres organes, la zone-communication dynamite la zone-langage etc.

Parvenu à ce terme, le corps ne se médiatise plus. Ce sont ces parties, ses organes qui le font. Le corps, dans son acceptation classique, n’est plus qu’un support, une page blanche (on comprend alors mieux le slogan énigmatique : « be good, be bad, just be ! » de Calvin KleinTM). Ça fonctionne exactement comme pour l’image pornographique : un corps réduit à des organes sexuels. Quelques turgescences et orifices isolés par le jeu incessant des gros plans et le regard vide des actrices. Exit tout le reste6. Ce n’est plus un corps qui est montré, mais un domaine qui sert de cadre à un discours adressé à l’une ou l’autre de ses parties. Je crois que l’idéologie du capitalisme tardif dans laquelle nous baignons est dans l’incapacité totale de fournir un corps valide. (Le fait que son image soit montrée partout n’y change rien. Au contraire, cette surabondance de corps-images révèle sans doute l’angoisse de cette perte). Ce système a simplement oublié de penser un corps pour le consommateur, (comme d’autres ont pensé un corps pour le sujet, ou pour le citoyen). Il n’a pensé que ses organes, un à un, qu’il a extrait de son corps pour les associer à ce qu’il croit être le désir (qu’il confond avec l’objet), une fois pour toute quantifié, standard, localisé, « marchandisable », ne laissant derrière lui que cet épiderme à lustrer pour le bal. Le corps du consommateur est un sac de vers qui grouillent. Un corps mort-vivant, un immense refoulé (interdit ?) de puissance, une bombe à déflagration lente.



Il y a plusieurs façons d’aborder une trajectoire. Celle du MOMIC (vous me pardonnerez cet acronyme pour « Mono-Organe dans un Milieu Innommable intégralement Comestible ») consiste à la digérer. Un MOMIC, comme le lombric paradigmatique, digère sa trajectoire. D’autre part, ne dit-on pas que le représentant de commerce, dans sa Mégane® climatisée, avale des kilomètres chaque jour. Le consommateur a un rapport digestif à l’espace7. C’est peut-être la raison pour laquelle il se déplace aujourd’hui exclusivement dans des tuyaux, des couloirs, des corridors, des Toboggans ou des boyaux. Or, dans ces types de déplacements, le corps lui-même est toujours privé d’animation : généralement assis, enfermé, aveugle, dans l’incapacité de nommer8. La technologie, ou plutôt, pour paraphraser l’Incal, la technique-techno, assure la fonction d’agent hyper-mouillant pendant que les corps lentement s’immobilisent dans leur trajectoire, comme un skieur profilé Kevlar en plein schuss (il avale la descente). La posture idéale du MOMIC se résume en une immobilité en chute libre dans le milieu comestible, bouche ouverte. Outre le bonheur fœtal régressif que cette figure évoque, on ne peut manquer de signaler les très nombreuses similitudes qu’elle entretient avec les sports de glisse, dits aussi sports de l’extrême (le syndrome d’Ushuaia) : bobsleigh, luge, roller-blade, skate, ski, surf, parapente, saut à l’élastique, et maintenant sortie dans l’espace interplanétaire (déjà deux touristes). Contrairement à l’idée reçue, ces sports et loisirs ne sont nullement pratiqués pour les soit-disant « sensations de liberté, sensations d’être pleinement soi-même, sensations de puissance etc. »9 (le « feeling »). Au contraire, pourrait-on dire ; Aucune liberté, aucune puissance dans l’acte de se laisser tomber le long des corridors et des tuyaux, mais la griserie d’un rituel entièrement dévolu à la gloire du ver. Le syndrome d’Ushuaia incarne le rêve de l’immobilité en chute libre, le rêve d’une digestion hypersonique. Réduire à tout prix les viscosités, augmenter les villosités médiatiques. Obsession et folie de la pente. Délire tubulaire, intestinal. La « rampe » des skate-boarders et amateurs de rollers n’est que la version épurée, abstraite des énormes pipelines de béton que les premiers skateurs californiens dévalaient. Quant à ces tuyaux géants, ils n’étaient déjà que la traduction urbaine des fameux tubes liquides formés par les vagues, dans lesquels les surfeurs se précipitent. Ces trajectoires sont de celles dont on ne dévie pas. Leur rapport à la balistique est évident10. Le corps, pris en charge par l’agent hyper-mouillant de la tecnique-techno, reste immobile et file à grande vitesse. Pourquoi les films et documentaires sur les sports de glisse sont-ils systématiquement passés au ralenti ? Pourquoi ses acteurs sont-ils toujours photographiés dans une chute, le corps « désarticulé » ? Ces postures sont-elle photogéniques, narcissiques, ou l’immobilité gelée de l’image photographique-numérique est-elle le but secret de ces sports ? Épreuve hermétique consistant à révéler aux initiés l’immobilité morbide et désarticulée des corps en chute libre11 dans le tube de l’espace pentu. Il n’existe pas à ma connaissance de sports de glisse « lent ». Mais ça n’a pas vraiment d’importance. Le destin du glisseur n’est ni dans la vitesse ni dans la performance sportive, mais dans le ralenti cinématographique et dans l’instantanée figée de l’image. La glisse est, en ce sens, le premier sport purement médiatique, intégralement tourné vers sa représentation, vers sa virtualité. L’actuel est dilaté, le temps se ralentit jusqu’à s’immobiliser totalement. Alors le glisseur dévoile sa vraie nature : un homme tronc immobilisé dans un cocon d’agent hyper-mouillant, aveugle et filant comme une balle de fusil dans l’espace tube.

Si l’abandon de la forme est caractéristique chez le corps consommateur, l’espace associé, quant à lui, perd sa plasticité classique, se referme sur lui-même et se rigidifie sous la forme d’un tube. Ou peut-être est-ce plutôt le corps consommateur qui perd sa forme pour pouvoir justement se couler, à la manière des fluides, dans l’espace tube ? Depuis le début de nos échanges, je pense que le ver dont je parle est en fait un tænia, un ver solitaire, le prince des ventres. Contrairement au lombric qui se déplace dans un milieu à espace classique (quoique pentu), le ver solitaire reste immobile dans l’espace tube et c’est le milieu qui vient à lui. C’est une entité tertiaire qui vit dans une économie de sous-traitances.

Deux remarques s’imposent : - 1) La question du langage du ver, si problématique, trouve dans la ventriloquie un plateau intéressant. Ce que j’entends par « langage du ver » est en effet un faux langage, ou plus exactement une pure émission. (Celui qui croie au langage du ver pense également que c’est réellement la télévision qui parle). Le langage peut alors s’émettre sans être12. Alors, la technique-techno, qui peut aussi servir d’agent hyper-mouillant au langage, permet de transformer n’importe quel n’importe quoi en émetteur. Tout peut se mettre à parler en étant en même temps, du point de vue du langage, muet comme une carpe. Ce n’est plus ce vieil aborigène qui chante les noms de sa marche, mais le cosmos tout entier, révisé en émetteur, qui entonne la ritournelle. Ainsi, chez les vers, seul le tænia est susceptible de posséder un langage, encore que celui-ci soit faux, ou simulé. Le tænia possède un langage pantin, il n’est que l’émetteur des ventriloques qui tentent depuis toujours de nous faire croire qu’un organe peut parler.

- 2) La vie immobile en chute libre dans l’espace tube signifie que l’épiderme, l’agent mouillant et le cosmos (en tant que totalité d’espace connu) désignent un seul et même espace plan ; Une sorte de super-derme transcendantal par lequel la limite de soi est aussi la limite de l’univers. Où celui-ci, en contact intégral et constant avec la peau, est composé exclusivement de gels nourriciers, de mucus caloriques et de lubrifiants vitaminés. Une ergonomie absolue. Le cosmos, l ‘agent-mouillant et le corps se fondent en une seule Cosmétique13.

Pour comprendre le sens de cette Cosmétique, il faut signaler que l’agent mouillant n’est plus produit, exsudé ou rapporté, comme dans les cas classiques des bio-machines (bave, mucus, lubrifiants organiques) et des techno-machines (huile, graisse, coussins d’air, micro-billes, électronique, supra-conducteurs etc.). L’agent mouillant est une qualité de l’espace-tube. Il est pour ainsi dire à prendre littéralement comme une dimension de cet espace. Dès lors, il nous est possible d’en identifier les types. Il nous suffit de nous demander si, en regard d’un espace, l’une de ses dimensions se trouve être la lubrification (ou la lisséïté14, pour reprendre une autre terminologie). On pourrait résumer en disant que la Cosmétique est une émulsion à base de corps et de cosmos qui rend leurs limites respectives indécidables. L’agent hyper mouillant est ce qui autorise les glissades les plus véloces15 (l’instantanéité devient la grande affaire) entre les points de l’étendue de la tuyauterie pentue, et résout le paradoxe des distances impérieuses (sans quoi le cosmos serait le corps, ou le contraire, et ce n’est évidemment pas de ça dont il est question ici) à travers un « feeling16 » généralisé. Pour ce qui nous préoccupe, énoncer la Cosmétique revient à désigner la médiatisation massive et quasi instantanée des médialités : le corps et le langage. Quand bien même ces derniers seraient morts, consumés, l’étendue continuerait d’émettre leurs corps et leur langage décharnés et putréfiés, quelle que soit la distance qui en sépare les points. Le complexe agent hyper-mouillant/espace émulsif de la Cosmétique parvient au fond à la suppression des notions de corps, de langage et d’étendue en invalidant leurs définitions. Dans le nouveau monde cosmétique, ceux qui voudront survivre devront se servir des mots justes : fantômes, apparition, clones, organes, communication, convulsion, tube, média, global, temps réel etc.

On peut encore tenter d’aller plus loin en montrant comment la Cosmétique se réalise de manière exemplaire dans ce qu’il est convenu d’appeler la conquête spatiale. Au début du siècle dernier, A. Einstein découvre que l’espace présente une courbure naturelle qui en fait quelque chose de littéralement pentu. Les masses organisent les pentes selon leur grandeur et les plus petites tombent sur les plus grosses selon une trajectoire elliptique, à la manière du siphon qui se forme quand un liquide tombe dans un trou d’évacuation d’évier. Les ensembles de grumeaux de masses en chute elliptique tombent à leur tour sur des ensembles plus massifs et ainsi de suite. L’espace serait ainsi un gigantesque réseau de tubes elliptiques de type spirale ou chaque masse aurait son propre toboggan, de même que chaque groupe de masses, chaque amas de groupes, chaque tas d’amas, chaque ensemble de tas etc., et tout ça se casse la gueule. Le cosmos serait ainsi un gigantesque gag, une glissade muette et universelle. Einstein, qui n’avait sans doute pas reconnu le comique incroyable de sa découverte, n’a pas cessé de fustiger la toute jeune physique quantique, car celle-ci montrait que matière et peau de banane sont les deux états entre lesquels le monde oscille (et dans lequel les « worm holes » sont pour une fois pris au sérieux). La nature hyper pentue de cet espace cosmique ainsi que la quête d’un agent hyper-mouillant toujours plus performant ont fait lorgner les experts du côté du vide interplanétaire. Ici, nulle résistance, nul frottement, nulle viscosité. Une fois que l’astronef a décollé (tiens, tiens ! La Terre collerait ?) et qu’il se trouve dans l’apesanteur et le vide, plus rien ne l’arrête. Vide moins pesanteur plus technique-techno constituent un agent hyper-mouillant sublime. La fusée pousse autour des corps comme un véritable exo derme cosmique en forme de suppositoire techno sophistiqué. Le corps encapsulé est placé dans le canon de l’espace einsteinien, et s’y enfonce à grande vitesse. Libéré de la pesanteur, immobilisé dans le minuscule habitat du vaisseau, il évolue dans un ralenti extrême, adoptant les poses grotesques et désarticulées des amateurs de glisse. Reliant à des vitesses faramineuses les points de l’étendue, surfeur luminique sur la vague de vaseline onirique, le cosmonaute (ne devrait-on pas dire plutôt le cosmétonaute) est à tout moment relié, connecté, analysé, filmé17. Comme une sorte de proto-loft mythique, l’habitacle de la fusée recense toutes les données et les met en circulation. Projetées dans toutes les directions de l’espace à la vitesse de la lumière, ces informations dédoublent le pauvre corps lipidique et immobile du cosmonaute en un corps d’ondes magnifique, super-Cosmétique, ultra désarticulé18, un immatériel intégralement médiatique. Relayé par les satellites, par les antennes, par les médias, par Internet, le corps super-cosmétique revient sur la terre en lambeaux prêts à consommer, et le public peut à loisir cannibaliser en temps réel ces informations plus vraies que nature. Le véritable corps, celui qui souffre d’être seul, immobile, à l’étroit, moisit dans son jus à des millions de parsecs. Devenu ver solitaire à son tour, le corps véritable du cosmonaute n’a plus qu’à se tourner en lui-même, oscillant de ventriloquies en soliloques. S’il veut rester en vie, il doit parler de tout, sauf de sa puissance, de sa forme. La puissance de vie, problématique dans l’espace médiatique ultra rentable de la capsule spatiale, est minutieusement remplacée pendant les longs mois d’entraînement sur terre par la notion de « mission ». Dans la conquête de l’espace, le corps du cosmonaute sacrifié, offrande à la super-Cosmétique, est le premier vrai ver possédant le langage. Mais il parle en dedans, seul, face à l’univers, alors que l’univers, lui, regarde, écoute et consomme son corps super-cosmétique.

La conquête spatiale n’est alors pas à comprendre comme un expansionniste territorial, mais comme un élément de la conquête des corps par la médiatisation ; Une approche de ce corps intégralement médiatique, absolument public, hyper-mouillé, immatériel d’ondes désarticulé en milliard de parcelles circulant à vitesse-lumière dans la grande tuyauterie communicationnelle. Elle marque l’avènement de l’ère Cosmétique. La peau qui n’est plus une limite mais bien un lieu de passage qui s’ouvre pour laisser sortir les informations et se laisser pénétrer par les pénis turgescents des médias, des moteurs de recherche, des experts, des publicités. La peau cosmétique rappelle celle de la punaise. Cet insecte commun pratique un coït exemplaire et unique dans tout le règne animal. Le mâle, quand vient le moment de la reproduction, est pris d’un désir si violent qu’il perce de l’aiguille qui lui sert de pénis la peau de la femelle, n’importe où, indistinctement, plusieurs fois. La femelle, trouée comme une cible d’entraînement, transporte la semence par voix sanguine. La surface de la lune criblée de cratères est cette peau de punaise trouée vers laquelle « l’humanité » (sic) s’est jetée en 1969, vers laquelle elle a lancé dans un cocon techno d’agent hyper-mouillant les premiers corps super-cosmétiques. Les cratères de la lune ont été ensemencés. A quelle étrange progéniture la matrice grise va-t-elle donner le jour ? Star Wars (le film) nous donne la réponse. Dans un des épisodes, je ne sais plus lequel, Han Solo et ses amis, dans leur vaisseau spatial, se réfugient dans le cratère d’un astéroïde. Devinez ce qu’ils y trouvent ? : un ver géant.


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