LE VER, LE LANGAGE, LESPRIT DE LA GLISSE & LA CONQUETE SPATIALE
Mes bien chers vers,
Avec un peu de retard (comme dhabitude) je reprends léchange. Nous avons commencé cette série de textes sur le ver en nous posant la question du langage, et bien vite nous avons dérivé. Cest très bien ainsi. Cependant, si je veux clarifier mon point de vue (et in fine le choix du ver comme paradigme), je peux dire ceci : le fait de savoir si le ver a un langage ou non est à peu près sans intérêt. En fait, il me semble plus fructueux de poser cette autre question : pourquoi le ver na-t-il pas besoin du langage ? Or, nous avons partiellement répondu dans les quelques textes qui précèdent : un corps mono-organique dans un milieu uniforme intégralement comestible na pas besoin de langage car il na rien à articuler ! Il est larticulation elle-même, et le ver en donne une image assez éloquente. Réduit à une pure productivité, associé à la tâche sublime de dévorer-chier-avancer pour « aérer » la terre (ne peut-on rêver dactivité plus transcendantes), le ver entre dans la catégorie des machines vivantes, ou bio-machines. (Doù peut-être la remarque dEric concernant la relation ver/machine célibataire).
On peut penser que la forme bio-machine quemprunte si souvent le vivant est une forme absurde. Toutefois, cette absurdité née dun caprice du tropisme de complexification invente lanimation. Dès lors, quelle forme despace pour la forme bio-machine. Lanimation indique quil y a enfin mouvement, donc trajectoire : dans le temps (vie, reproduction, mutation) et dans lespace (croissance, déplacement, morphogenèse). Supposons que la vie et les choses inertes soient deux états dun même plan, et que ce qui les différencie soit lanimation : tout organisme, aussi rudimentaire soit-il, en inventant flagelle, patte, contraction, tentacule, aile ou turbine, recrée artificiellement les conditions dun corps soumis aux effets conjugués dune surface inclinée, dun agent mouillant et de la gravitation. Il sanime dans une direction donnée par le sens de la pente à une vitesse relative à son inclinaison (degré). Encore faudrait-il rajouter à ça la qualité de lagent mouillant1. Si lon considère la forme de vie bio-machine sous cet angle (mise en mouvement, trajectoire), on peut en déduire que le plan qui lui est associé a laspect dune pente. Peut-être que le vivant naît ainsi : le plan horizontal du réel inerte (solide, liquide et gazeux) sincline progressivement et certaines formes combinées se mettent à glisser sur cette pente nouvelle. Le plan pentu de la forme de vie bio-machine est alors le lieu où la complexité organisée fait lexpérience de la glissade. (Lapparition de la vie tient peut-être du gag ? Un mouvement mécanique permettant au proto-système digestif de survivre. Larbre de la vie [avant celui de la connaissance] serait un bananier.) La glisse apporte mouvement, trajectoire et temps. Ainsi peut-on dire que la bio-machine est ce qui tombe le long dune surface inclinée abstraite, irrésistiblement. Le plan générique des bio-machines est une pente. Dès lors, le ver, en se déplaçant dans la terre, tombe littéralement en elle. La bio-machine est définie comme étant larticulation elle-même car elle exprime littéralement langle du plan incliné sur lequel elle glisse, elle sanime. Elle est lexpression de cet angle, auquel elle associe sa trajectoire et sa fonction. Si vous me le permettez, jaimerais appeler cette propriété lesprit de la glisse.
Une forme de vie bio-machine qui veut parvenir à articuler lesprit de la glisse (cest-à-dire contrôler le degré de la pente, la vitesse ainsi que la trajectoire) doit muter : de bio-machine, il doit devenir êtres-langage2. En effet, il me semble que le langage, par sa fonction spéculaire, permet dabord à la bio-machine de sénoncer comme « larticulation elle-même » (cest la première étape qui permet de sen décoller, pour ainsi dire par duplication) puis découvrant, comme dans le Songe de Poliphile, ses multiples reflets dans les miroirs du langage, produire lêtres-langage : cest-à-dire lentité depuis laquelle vont pouvoir sénoncer les puissances. Ainsi, lêtres-langage articule lespace avec des angles, des trajectoires, des vitesses, articule le temps avec des futurs, des présents et des passés. La plasticité du plan abstrait associé à lêtres-langage lui permet dailleurs de remonter la pente et aussi de la projeter. La bio-machine devient une bio - (X), où (X) représente la variable : nous sommes, car nous maîtrisons les fonctions spéculaires, conjonctives, associatives, projectives, mémorielles, articulaires du langage, à des fréquences diverses, plus ou moins bio-sacrés, bio-politiques, bio-sociaux, bio économiques, bio-culturels, bio-sexuels, bio-technologiques, etc. Ce que Giorgio Agamben appelle des formes de vie3. Encore doit-on préciser que ces catégories, qui ne servent quà identifier certains potentiels, ne sont ni exclusives ni même alternatives. Elles cohabitent probablement avec bien dautres encore sous la forme de cocktails dans une dynamique de recréations et de réajustements permanents. Lêtres-langage manipule lagent visqueux, déjoue la glissade et pratique laccrétion. Il agglutine, épaissit, caille, construit des substances colloïdales douces, recompose en permanence dans le langage, échange les édifices au mortier éphémère.
Rapidement, on peut résumer en disant que les formes de vie, dans le langage, articulent le plan pentu de la vie, le transformant en puissance de vie, quand la bio-machine pratique lesprit de la glisse : organe majeur, mono-trajectoire, mono-fonction dont le ver est larchétype. Voilà pourquoi il est ce laboratoire dans lequel je cherche depuis un moment déjà à comprendre, ou à me représenter le corps consommateur. Comme je lavais déjà énoncé dans un courrier précédent, par le passé, les Hommes se sont nommés dans leur corps sacré, unifié : le sujet. Puis dans leur corps politique, public : le citoyen. (Le corps politique et public est garant et protecteur, dans la démocratie, de tous les corps privés). Aujourdhui, nous nous nommons dans un corps qui souffre de sa propre définition, ou plutôt de son absence de définition : le consommateur. Jai longtemps cherché comment je pouvais définir le corps consommateur, mais, devant sa multitude, (et devant son impossible corporéité publique, devant lindistinction que présentent désormais les relations dehors-dedans) jai dû me rendre à lévidence. Le consommateur na pas de corps (du moins du point de vue de sa médialité). Simplement, le système idéologique à lintérieur duquel nous vivons na pas eu à construire un corps pour le consommateur, car la consommation nappartient pas à la catégorie des formes de vie, des puissances, (contrairement au politique, au sacré, à lesthétique etc.) mais à la catégorie des bio-machines. Celui qui se pense en tant que consommateur est celui qui abandonne sa forme. Ainsi, le corps consommateur est ce corps qui abandonne ces formes de vie, qui abandonne ce qui sarticule, qui abandonne le langage. En effet, que signifie consommer du politique, consommer du sexe ou consommer de la culture sinon être une bio-machine en pleine glissade4 dans lespace pentu de la « vie nue » ? (La politique, le sexe ou la culture sont alors à la bio-machine ce que la terre est au ver : un réel innommable intégralement comestible. Et comme ce qui est innommable na plus de nom, consommer de la culture revient à ingérer du mot mort, une carcasse, une charogne). On peut ainsi dire que la consommation est ce qui, associée à un corps, lui ôte ses possibilités de puissance.
Lidéologie de la consommation ne considère pas le corps comme un potentiel constitué de parties organisées mais comme un vague réservoir dorganes exploitables. En bref il ne cherche pas à se faire une idée des corps, mais identifie les organes cibles, pour leur faire ensuite occuper, somatiquement, symboliquement ou réellement, un maximum despace. Ainsi, le marketing du fabricant de lunettes ne va pas sadresser à nous, mais va nous transformer en corps-il, de même que la cosmétique aura tout intérêt à ce que nous devenions de purs corps-peau. Mais si on continue la réflexion, on constate que structurellement la publicité participe activement à la balkanisation du corps, et cest même là un de ses principaux terrains daction. En effet, la publicité à pour objectif de vendre, ou faire consommer, un produit, un bien, un service. Ce produit est toujours associé à une partie plus ou moins exiguë du corps : poumon, cur, pieds, dents, peau
Mais aussi cellules, artères, os etc. Et sa capture nécessite toujours une négociation avec le tout. Cette négociation va se jouer principalement sur le plan du désir, du fantasme, du narcissisme : « look, vitesse, espace, performance, identité, personnalité (être soi-même ?), bla bla bla
» Il lui faut donc atteindre les réseaux de récompense et vider le langage, les gestes et les signes de leur substance, parler la langue des organes, désarticuler tout ça5. Elle fabrique des leurres communicationnels, les clones empaillés du langage. Dautre part, contrairement à ce que lon pourrait penser, la publicité ne cible pas les corps (en tant que complexe poly-organique rassemblé en possibilités de puissance). Elle envoie les clones empaillés du langage, des gestes et des signes vers les corps pour quils semparent de parties bien précises. Le tout (ce qui reste) ne lintéresse pas. Les leurres communicationnels vont sadresser exclusivement, personnellement et simultanément aux dents, aux pieds, aux cheveux, aux ongles, aux yeux, à lintestin, aux poumons, aux testicules etc. Elle reconstruit des corps mono-organiques, homme-pénis, femme-bouche, à limage du lombric dont lorgane digestif assume toutes les fonctions (corps, locomotion, etc.). Lauteur de science fiction Philip K. Dick, dans son livre Ubik, imagine la publicité comme un parasite. Transformée par la technologie en nano-émetteur, la publicité est lâchée dans latmosphère comme du pollen. Les micro-granules publicitaires se fixent alors dans les conduits auditifs doù elles diffusent leur message. Jimagine pour ma part un autre scénario. La publicité se miniaturise encore et devient un virus. Elle sinfiltre alors dans le corps et se dirige droit vers lorgane cible où ses leurres génétiques le reprogramment : les crampes destomac deviennent alors insoutenables si je nai pas ma barre chocolatée Crunch®, et ma peau part en lambeaux sans ma crème lOréal®. Lorgane sollicité, excité, affolé, assujettit le corps, se comportant comme un cancer. La guerre des organes est activée et ces derniers sont excités, affolés. Les lèvres attaquent les yeux, lépiderme attaque les poumons, dans le cerveau assiégé par des coalitions dautres organes, la zone-communication dynamite la zone-langage etc.
Parvenu à ce terme, le corps ne se médiatise plus. Ce sont ces parties, ses organes qui le font. Le corps, dans son acceptation classique, nest plus quun support, une page blanche (on comprend alors mieux le slogan énigmatique : « be good, be bad, just be ! » de Calvin KleinTM). Ça fonctionne exactement comme pour limage pornographique : un corps réduit à des organes sexuels. Quelques turgescences et orifices isolés par le jeu incessant des gros plans et le regard vide des actrices. Exit tout le reste6. Ce nest plus un corps qui est montré, mais un domaine qui sert de cadre à un discours adressé à lune ou lautre de ses parties. Je crois que lidéologie du capitalisme tardif dans laquelle nous baignons est dans lincapacité totale de fournir un corps valide. (Le fait que son image soit montrée partout ny change rien. Au contraire, cette surabondance de corps-images révèle sans doute langoisse de cette perte). Ce système a simplement oublié de penser un corps pour le consommateur, (comme dautres ont pensé un corps pour le sujet, ou pour le citoyen). Il na pensé que ses organes, un à un, quil a extrait de son corps pour les associer à ce quil croit être le désir (quil confond avec lobjet), une fois pour toute quantifié, standard, localisé, « marchandisable », ne laissant derrière lui que cet épiderme à lustrer pour le bal. Le corps du consommateur est un sac de vers qui grouillent. Un corps mort-vivant, un immense refoulé (interdit ?) de puissance, une bombe à déflagration lente.
Il y a plusieurs façons daborder une trajectoire. Celle du MOMIC (vous me pardonnerez cet acronyme pour « Mono-Organe dans un Milieu Innommable intégralement Comestible ») consiste à la digérer. Un MOMIC, comme le lombric paradigmatique, digère sa trajectoire. Dautre part, ne dit-on pas que le représentant de commerce, dans sa Mégane® climatisée, avale des kilomètres chaque jour. Le consommateur a un rapport digestif à lespace7. Cest peut-être la raison pour laquelle il se déplace aujourdhui exclusivement dans des tuyaux, des couloirs, des corridors, des Toboggans ou des boyaux. Or, dans ces types de déplacements, le corps lui-même est toujours privé danimation : généralement assis, enfermé, aveugle, dans lincapacité de nommer8. La technologie, ou plutôt, pour paraphraser lIncal, la technique-techno, assure la fonction dagent hyper-mouillant pendant que les corps lentement simmobilisent dans leur trajectoire, comme un skieur profilé Kevlar en plein schuss (il avale la descente). La posture idéale du MOMIC se résume en une immobilité en chute libre dans le milieu comestible, bouche ouverte. Outre le bonheur ftal régressif que cette figure évoque, on ne peut manquer de signaler les très nombreuses similitudes quelle entretient avec les sports de glisse, dits aussi sports de lextrême (le syndrome dUshuaia) : bobsleigh, luge, roller-blade, skate, ski, surf, parapente, saut à lélastique, et maintenant sortie dans lespace interplanétaire (déjà deux touristes). Contrairement à lidée reçue, ces sports et loisirs ne sont nullement pratiqués pour les soit-disant « sensations de liberté, sensations dêtre pleinement soi-même, sensations de puissance etc. »9 (le « feeling »). Au contraire, pourrait-on dire ; Aucune liberté, aucune puissance dans lacte de se laisser tomber le long des corridors et des tuyaux, mais la griserie dun rituel entièrement dévolu à la gloire du ver. Le syndrome dUshuaia incarne le rêve de limmobilité en chute libre, le rêve dune digestion hypersonique. Réduire à tout prix les viscosités, augmenter les villosités médiatiques. Obsession et folie de la pente. Délire tubulaire, intestinal. La « rampe » des skate-boarders et amateurs de rollers nest que la version épurée, abstraite des énormes pipelines de béton que les premiers skateurs californiens dévalaient. Quant à ces tuyaux géants, ils nétaient déjà que la traduction urbaine des fameux tubes liquides formés par les vagues, dans lesquels les surfeurs se précipitent. Ces trajectoires sont de celles dont on ne dévie pas. Leur rapport à la balistique est évident10. Le corps, pris en charge par lagent hyper-mouillant de la tecnique-techno, reste immobile et file à grande vitesse. Pourquoi les films et documentaires sur les sports de glisse sont-ils systématiquement passés au ralenti ? Pourquoi ses acteurs sont-ils toujours photographiés dans une chute, le corps « désarticulé » ? Ces postures sont-elle photogéniques, narcissiques, ou limmobilité gelée de limage photographique-numérique est-elle le but secret de ces sports ? Épreuve hermétique consistant à révéler aux initiés limmobilité morbide et désarticulée des corps en chute libre11 dans le tube de lespace pentu. Il nexiste pas à ma connaissance de sports de glisse « lent ». Mais ça na pas vraiment dimportance. Le destin du glisseur nest ni dans la vitesse ni dans la performance sportive, mais dans le ralenti cinématographique et dans linstantanée figée de limage. La glisse est, en ce sens, le premier sport purement médiatique, intégralement tourné vers sa représentation, vers sa virtualité. Lactuel est dilaté, le temps se ralentit jusquà simmobiliser totalement. Alors le glisseur dévoile sa vraie nature : un homme tronc immobilisé dans un cocon dagent hyper-mouillant, aveugle et filant comme une balle de fusil dans lespace tube.
Si labandon de la forme est caractéristique chez le corps consommateur, lespace associé, quant à lui, perd sa plasticité classique, se referme sur lui-même et se rigidifie sous la forme dun tube. Ou peut-être est-ce plutôt le corps consommateur qui perd sa forme pour pouvoir justement se couler, à la manière des fluides, dans lespace tube ? Depuis le début de nos échanges, je pense que le ver dont je parle est en fait un tænia, un ver solitaire, le prince des ventres. Contrairement au lombric qui se déplace dans un milieu à espace classique (quoique pentu), le ver solitaire reste immobile dans lespace tube et cest le milieu qui vient à lui. Cest une entité tertiaire qui vit dans une économie de sous-traitances.
Deux remarques simposent : - 1) La question du langage du ver, si problématique, trouve dans la ventriloquie un plateau intéressant. Ce que jentends par « langage du ver » est en effet un faux langage, ou plus exactement une pure émission. (Celui qui croie au langage du ver pense également que cest réellement la télévision qui parle). Le langage peut alors sémettre sans être12. Alors, la technique-techno, qui peut aussi servir dagent hyper-mouillant au langage, permet de transformer nimporte quel nimporte quoi en émetteur. Tout peut se mettre à parler en étant en même temps, du point de vue du langage, muet comme une carpe. Ce nest plus ce vieil aborigène qui chante les noms de sa marche, mais le cosmos tout entier, révisé en émetteur, qui entonne la ritournelle. Ainsi, chez les vers, seul le tænia est susceptible de posséder un langage, encore que celui-ci soit faux, ou simulé. Le tænia possède un langage pantin, il nest que lémetteur des ventriloques qui tentent depuis toujours de nous faire croire quun organe peut parler.
- 2) La vie immobile en chute libre dans lespace tube signifie que lépiderme, lagent mouillant et le cosmos (en tant que totalité despace connu) désignent un seul et même espace plan ; Une sorte de super-derme transcendantal par lequel la limite de soi est aussi la limite de lunivers. Où celui-ci, en contact intégral et constant avec la peau, est composé exclusivement de gels nourriciers, de mucus caloriques et de lubrifiants vitaminés. Une ergonomie absolue. Le cosmos, l agent-mouillant et le corps se fondent en une seule Cosmétique13.
Pour comprendre le sens de cette Cosmétique, il faut signaler que lagent mouillant nest plus produit, exsudé ou rapporté, comme dans les cas classiques des bio-machines (bave, mucus, lubrifiants organiques) et des techno-machines (huile, graisse, coussins dair, micro-billes, électronique, supra-conducteurs etc.). Lagent mouillant est une qualité de lespace-tube. Il est pour ainsi dire à prendre littéralement comme une dimension de cet espace. Dès lors, il nous est possible den identifier les types. Il nous suffit de nous demander si, en regard dun espace, lune de ses dimensions se trouve être la lubrification (ou la lisséïté14, pour reprendre une autre terminologie). On pourrait résumer en disant que la Cosmétique est une émulsion à base de corps et de cosmos qui rend leurs limites respectives indécidables. Lagent hyper mouillant est ce qui autorise les glissades les plus véloces15 (linstantanéité devient la grande affaire) entre les points de létendue de la tuyauterie pentue, et résout le paradoxe des distances impérieuses (sans quoi le cosmos serait le corps, ou le contraire, et ce nest évidemment pas de ça dont il est question ici) à travers un « feeling16 » généralisé. Pour ce qui nous préoccupe, énoncer la Cosmétique revient à désigner la médiatisation massive et quasi instantanée des médialités : le corps et le langage. Quand bien même ces derniers seraient morts, consumés, létendue continuerait démettre leurs corps et leur langage décharnés et putréfiés, quelle que soit la distance qui en sépare les points. Le complexe agent hyper-mouillant/espace émulsif de la Cosmétique parvient au fond à la suppression des notions de corps, de langage et détendue en invalidant leurs définitions. Dans le nouveau monde cosmétique, ceux qui voudront survivre devront se servir des mots justes : fantômes, apparition, clones, organes, communication, convulsion, tube, média, global, temps réel etc.
On peut encore tenter daller plus loin en montrant comment la Cosmétique se réalise de manière exemplaire dans ce quil est convenu dappeler la conquête spatiale. Au début du siècle dernier, A. Einstein découvre que lespace présente une courbure naturelle qui en fait quelque chose de littéralement pentu. Les masses organisent les pentes selon leur grandeur et les plus petites tombent sur les plus grosses selon une trajectoire elliptique, à la manière du siphon qui se forme quand un liquide tombe dans un trou dévacuation dévier. Les ensembles de grumeaux de masses en chute elliptique tombent à leur tour sur des ensembles plus massifs et ainsi de suite. Lespace serait ainsi un gigantesque réseau de tubes elliptiques de type spirale ou chaque masse aurait son propre toboggan, de même que chaque groupe de masses, chaque amas de groupes, chaque tas damas, chaque ensemble de tas etc., et tout ça se casse la gueule. Le cosmos serait ainsi un gigantesque gag, une glissade muette et universelle. Einstein, qui navait sans doute pas reconnu le comique incroyable de sa découverte, na pas cessé de fustiger la toute jeune physique quantique, car celle-ci montrait que matière et peau de banane sont les deux états entre lesquels le monde oscille (et dans lequel les « worm holes » sont pour une fois pris au sérieux). La nature hyper pentue de cet espace cosmique ainsi que la quête dun agent hyper-mouillant toujours plus performant ont fait lorgner les experts du côté du vide interplanétaire. Ici, nulle résistance, nul frottement, nulle viscosité. Une fois que lastronef a décollé (tiens, tiens ! La Terre collerait ?) et quil se trouve dans lapesanteur et le vide, plus rien ne larrête. Vide moins pesanteur plus technique-techno constituent un agent hyper-mouillant sublime. La fusée pousse autour des corps comme un véritable exo derme cosmique en forme de suppositoire techno sophistiqué. Le corps encapsulé est placé dans le canon de lespace einsteinien, et sy enfonce à grande vitesse. Libéré de la pesanteur, immobilisé dans le minuscule habitat du vaisseau, il évolue dans un ralenti extrême, adoptant les poses grotesques et désarticulées des amateurs de glisse. Reliant à des vitesses faramineuses les points de létendue, surfeur luminique sur la vague de vaseline onirique, le cosmonaute (ne devrait-on pas dire plutôt le cosmétonaute) est à tout moment relié, connecté, analysé, filmé17. Comme une sorte de proto-loft mythique, lhabitacle de la fusée recense toutes les données et les met en circulation. Projetées dans toutes les directions de lespace à la vitesse de la lumière, ces informations dédoublent le pauvre corps lipidique et immobile du cosmonaute en un corps dondes magnifique, super-Cosmétique, ultra désarticulé18, un immatériel intégralement médiatique. Relayé par les satellites, par les antennes, par les médias, par Internet, le corps super-cosmétique revient sur la terre en lambeaux prêts à consommer, et le public peut à loisir cannibaliser en temps réel ces informations plus vraies que nature. Le véritable corps, celui qui souffre dêtre seul, immobile, à létroit, moisit dans son jus à des millions de parsecs. Devenu ver solitaire à son tour, le corps véritable du cosmonaute na plus quà se tourner en lui-même, oscillant de ventriloquies en soliloques. Sil veut rester en vie, il doit parler de tout, sauf de sa puissance, de sa forme. La puissance de vie, problématique dans lespace médiatique ultra rentable de la capsule spatiale, est minutieusement remplacée pendant les longs mois dentraînement sur terre par la notion de « mission ». Dans la conquête de lespace, le corps du cosmonaute sacrifié, offrande à la super-Cosmétique, est le premier vrai ver possédant le langage. Mais il parle en dedans, seul, face à lunivers, alors que lunivers, lui, regarde, écoute et consomme son corps super-cosmétique.
La conquête spatiale nest alors pas à comprendre comme un expansionniste territorial, mais comme un élément de la conquête des corps par la médiatisation ; Une approche de ce corps intégralement médiatique, absolument public, hyper-mouillé, immatériel dondes désarticulé en milliard de parcelles circulant à vitesse-lumière dans la grande tuyauterie communicationnelle. Elle marque lavènement de lère Cosmétique. La peau qui nest plus une limite mais bien un lieu de passage qui souvre pour laisser sortir les informations et se laisser pénétrer par les pénis turgescents des médias, des moteurs de recherche, des experts, des publicités. La peau cosmétique rappelle celle de la punaise. Cet insecte commun pratique un coït exemplaire et unique dans tout le règne animal. Le mâle, quand vient le moment de la reproduction, est pris dun désir si violent quil perce de laiguille qui lui sert de pénis la peau de la femelle, nimporte où, indistinctement, plusieurs fois. La femelle, trouée comme une cible dentraînement, transporte la semence par voix sanguine. La surface de la lune criblée de cratères est cette peau de punaise trouée vers laquelle « lhumanité » (sic) sest jetée en 1969, vers laquelle elle a lancé dans un cocon techno dagent hyper-mouillant les premiers corps super-cosmétiques. Les cratères de la lune ont été ensemencés. A quelle étrange progéniture la matrice grise va-t-elle donner le jour ? Star Wars (le film) nous donne la réponse. Dans un des épisodes, je ne sais plus lequel, Han Solo et ses amis, dans leur vaisseau spatial, se réfugient dans le cratère dun astéroïde. Devinez ce quils y trouvent ? : un ver géant.
------------- |