Wilfrid ALMENDRA 

Silicone Vallée
Nicolas Idier



1

• Elle regarde la lumière à travers les rideaux translucides. Elle est calme, heureuse, enfin arrivée au cœur de l’île. La nuit, elle s’allonge sous un des panneaux qui flottent dans l’air épais. Cela fait une éternité qu’il ne tombe du ciel plus rien d’autre que cette poussière noire. Elle conserve la mémoire de la pluie. Cette eau légère descendait en gouttes sur la terre. C’était avant.

• Dans les ombres se glissent des serpents. Ils s’enroulent autour de pierres aux angles plus coupants que des rasoirs. Les deux petites aiguilles de leurs dents brillent comme des étincelles. Nuit après nuit, elle entend le bruit de leurs corps métalliques sur l’arrête des rochers. Il y a les chiens, aussi.

• La surprise est grande quand elle sent le souffle chaud et humide de Bharaiva dans le lobe de ses oreilles. Rapide, elle s’empare du couteau qu’elle porte à son côté et d’un bond se retourne. Elle est face au danger. Son pied se blesse, il saigne, elle ne ressent pas la douleur.

• Il est là, Bharaiva. Enorme, les yeux brillants, le poil roux comme le feu. Il grogne. Elle lui fait peur, avec son poing serré d’où jaillit une lame, prête à attaquer. Elle devine la peur du chien. Alors, elle baisse doucement le couteau. Bharaiva s’allonge sur le ventre. Il pose sa tête sur ses deux pattes avant, et la regarde. Ses yeux sont blancs. Elle comprend que ce chien est un voyant, un guide. Ses oreilles remuent. Elle lui propose de rester avec elle, à l’abri, de l’aider. Ils sont là, tous les deux, au milieu de l’île. Ils dorment sous les panneaux auxquels sont suspendus les grands rideaux translucides. La nuit, ils irradient une lumière boréale. Ils brillent de la même lumière que celle de son ventre, de ses seins, de son sexe qu’elle caresse en silence, jusqu’à ce que son corps se cabre, attiré vers le haut.

• Des veines bleu foncé et verdâtres, presque noires, se dessinent sur son ventre. Sa peau est très blanche. Aussi blanche que les pierres de sel, transparentes, que Bhairava lèche de sa longue langue râpeuse. La lumière passe au travers. Elle dort nue. Sa nudité la rend invisible. Les ombres ne peuvent s’emparer d’elle. Elles ne la voient pas. Seuls les serpents sont à craindre, avec leur sensibilité électrique.

• Le premier jour, une seule veine très fine traverse son corps dans le sens de la largeur. Puis, une seconde, et d’autres plus fines encore. Son ventre ressemble au delta d’un grand fleuve. Elle promène sa main dessus, elle descend vers la mer.

• Le plastique ondule, il tressaille. Elle le caresse, le rassure car il est comme Bharaiva : il a peur. Elle lui parle à voix basse, avec des mots soufflés qui ne s’entendent pas.

• Les jours et les nuits passent. Des serpents. Bharaiva les écrase d’un coup de dent. Elle traverse l’espace derrière les rideaux translucides. Elle marche jusqu’à la mer. Elle regarde les vagues qui s’écrasent sur la grève.

• Un banc, contre la petite église en bois. Il n’y a plus personne depuis longtemps sur l’île. A l’intérieur de l’église, leur dieu est là, accroché à une croix de bois clair. Il est comme elle. Seul, patient. Etranger à ce lieu. A ses pieds, un amoncellement d’emballages aux formes cylindriques, des lames de rasoir éparpillées sur le sol, de longues tiges de cuivre et un chalumeau relié à une bouteille de gaz orange sale. Culte étrange que celui de ce dieu, se dit-elle en esquissant un mouvement de ses lèvres. Elle attend, assise sur le banc, face à la mer. Elle sait qu’il viendra.

• Il doit bien y avoir un secret, dans cette lumière. Il doit bien exister quelque chose, derrière la lumière. Elle regarde la lumière. La lumière passe à travers la peau de son visage, elle passe à travers elle. Elle la regarde qui ondule doucement, comme si le vent pouvait faire onduler la lumière. Elle ressent la lumière à travers elle, et les veines qui progressent sur la peau moirée de son ventre.

• Pour combattre la montée de la peur, elle apprend à creuser au fond d’elle. Ses poumons ne s’emplissent qu’à moitié. Elle voudrait les ouvrir, les emplir de lumière. Il lui a dit, à l’intérieur de toi un ciel encore plus vaste et plus lumineux que le ciel. Puis il a ajouté, je te laisse seule pour le découvrir.

• Elle a ramené les tiges de cuivre. Elle n’a pas voulu en faire autant des lames de rasoir, visqueuses d’une matière à l’odeur de vinaigre. Les tiges vibrent, ondulent, et elle entend une voix derrière ces vibrations. Elle l’écoute. Elle lui parle. La voix lui répond. Il y a Bharaiva, et il y a la voix.


2


• Fin de la journée. Le soleil entre en biais à travers la baie vitrée. Je fais du rameur dans ma salle de sport, en regardant un vieux classique du cinéma américain. Coup de fil d’un ami artiste, que je connais depuis longtemps et qui travaille lui-aussi sur les évolutions possibles du plastique. Il m’annonce son départ pour Fogo. Fogo, quand il prononce ce nom, me fait penser au poisson japonais avec cette petite glande empoisonnée.

- Fogo, avec un o. Tu confonds avec le fugu.
- Où ça ?
- Dans le détroit du Saint-Laurent.
- Tu veux dire, une île ?
- Oui. Une île au milieu de l’océan. Je vais y travailler plusieurs semaines. Tu ne voudrais pas écrire un texte d’accompagnement ?
- Attends, je te rappelle. Un singe est entré dans le jardin. Je crois qu’il va s’attaquer aux enfants. Je te rappelle.

• Je ne l’ai pas rappelé. Il n’y avait pas de singe dans le jardin, et je n’ai pas d’enfants. Wilfrid le sait très bien. Je vis au trente-troisième étage, avec vue sur les nuages, un appartement immense recouvert de moquette blanche et moelleuse. Je n’invite jamais personne chez moi, et la moquette reste immaculée. Après ce coup de fil, je m’allonge sur la moquette, en remuant doucement la tête. Je me demande si cette moquette, d’une blancheur éclatante, ne contribuerait pas quelque peu à ma misanthropie. Avec la commande vocale, je déclenche la musique. Schubert, enregistrement de Martha Argerich. Le Piano Sonata N°3 en B minor, opus 58, envahit l’appartement et s’échappe par la fenêtre ouverte sur Shenzhen.

• Mon laboratoire travaille sur l’élaboration d’une enzyme capable de digérer le plastique. Le groupe qui finance mes recherches souhaite proposer une solution à l’accumulation des déchets liés aux énergies fossiles. Cette enzyme se nourrit de ces déchets et les assimile entièrement. Elle existe déjà. Des confrères japonais l’ont créée et isolée. Le problème est que, plus elle mange, plus elle grossit, se développe au risque de devenir une menace plus grande encore que les déchets eux-mêmes. Sa voracité est sans limite. Et il semblerait que, privée de plastique ou d’autres déchets y compris les déchets radioactifs, elle s’attaquerait aux autres matières. Le laboratoire japonais n’a pas précisé si la chair humaine faisait partie de ces possibilités d’alimentation, mais j’ai vérifié moi-même, en donnant à l’enzyme un holothurie emporté discrètement à la fin d’un dîner au Shangri-la de Luohu. Après avoir goûté à cette nourriture ultra protéinée, elle a refusé toute autre matière. Elle était passée, en un seul coup, du statut de sauveur à celui de prédateur. J’avais appuyé sur la touche burning et un rayon de plus de 3000 degrés l’avait détruite avant que personne d’autre que moi ne puisse observer cette évolution. Je n’avais aucune envie de voir mes recherches suspendues à cause de ce foutu principe de précaution et autre règlement de comité d’éthique.

• Le laboratoire est situé dans le sous-sol de l’immeuble. Un ascenseur spécial le relie directement à mon appartement. Mon univers mesure mille mètres carrés au sol et cent mètres d’altitude. La compagnie me donne accès à toutes les facilités, dont la piscine au dernier étage, suspendue entre mon immeuble et son jumeau, de la même hauteur. Le fond de la piscine est transparent, et je nage au-dessus du vide. Tout en bas, une pelouse vert fluo fermée au public. Je nage avec Martha Argerich dans mes écouteurs waterproof, et parfois aussi du Webern, les variations n°27 par Glenn Gould. Le laboratoire me fournit aussi de l’alcool et des drogues. Je pourrais lui demander n’importe quoi. Je pense que je l’obtiendrais. Mes besoins sont réduits. Quelques livres, du Haut-Médoc et des amphétamines.

• Mon ami artiste ignore ce que je fais en ce moment. Mon contrat stipule le secret total, sans aucune faille. Le célibat faisait partie des clauses de confidentialité. Ça tombait plutôt bien : j’étais en train de divorcer. Mon ex-femme, avec qui je n’avais pas eu d’enfants, apprécierait sans doute de me voir disparaître, avec en bonus un chèque à six zéros. Une adresse fictive m’avait été attribuée, à New Delhi, soi-disant pour travailler au développement de l’énergie solaire dans le Rajasthan, par le même groupe industriel. Le solaire offrait une couverture parfaite au financement de mes recherches.

• Dans le laboratoire, j’ai fait disposer de grands panneaux de silicone sur des armatures de cuivre. Le cuivre est une matière très conductrice. L’idéal pour les tests électriques. Les armatures sont creuses, et me permettent en plus d’injecter de l’enzyme dans la matière sans l’effrayer. J’ai constaté en effet que la matière réagissait de plus en plus violemment à ces expériences, comme si la menace l’avait rendue vivante.

• La menace rend vivant. Elle est vent qui souffle sur les braises.


3

• Un rêve. Je suis dans une voiture, et la voiture est attaquée par une sorte de liquide épais et visqueux. Un peu comme du sperme. Une matière blanchâtre, vivante, munie d’une volonté tenace, avec un objectif à atteindre. Cette matière monte. Inondation fulgurante. Elle monte le long des portières, obscurcit les vitres, le pare-brise, le tout dans un bruit de savon humide, de liquide vaisselle. La voiture disparaît sous une couche filandreuse de cet humus au polymère. Emprisonné à l’intérieur de l’habitacle, j’observe avec une horreur croissante le verre se fissurer, et des filaments de matière couler de l’autre côté des vitres, progresser vers mes mains tétanisées sur le volant.

• Conversation :

- Allô, tu m’entends ?
- Oui. Tu as changé d’avis ?
- Je ne sais pas encore. Qu’est-ce que tu prévois de faire, sur ton île ?
- Je vais créer une œuvre révolutionnaire. Ou plutôt, une œuvre qui soit une révolution.
- L’œuvre dont nous avions parlée ? Mais tu sais le risque que tu nous fais courir ?
- Il faut essayer. Tu sais aussi bien que moi qu’il faut essayer.
- J’accepte à condition de pouvoir observer ton processus de travail. J’ai besoin d’une étude de terrain.  Il n’est pas impossible que la matière se comporte différemment hors laboratoire. Est-ce que tu auras les moyens d’installer un dispositif de caméras dans ton atelier et des capteurs sensoriels ?

• Les caméras sont disposées pour filmer sous deux angles différents la pièce immense où travaillent Wilfrid et son assistant, un jeune homme au torse très musclé qui l’accompagne depuis toujours. Je les vois, en tee-shirts, débraillés, affairés du matin au soir sans aucun sens des convenances. Sans doute oublient-ils que je suis là, à des dizaines de milliers de kilomètres, reliés à eux par fibre optique. Ils utilisent une sorte de grue pour monter les énormes panneaux. Une autre caméra est située à l’extérieur du bâtiment, un hôtel de luxe avec ateliers d’artistes, à l’abri de la pluie, de la neige, du vent salé. Les caméras tournent sans aucune interruption, jour et nuit. Je reçois l’image, mais ne peux rien émettre. Comme l’expérience le nécessite, j’ai installé un écran de contrôle dans mon appartement. Je prends en note les faits et gestes de Wilfrid, et surtout grâce aux capteurs reliés à un émetteur basse fréquence, j’essaye de déceler les réactions de la matière. Wilfrid et son assistant se livrent parfois à une lutte corps à corps ; leurs muscles scintillent de perles de sueur qui apparaissent à l’image. Leurs mâchoires sont serrées. Quand ils basculent tous deux contre un pan de silicone, je les regarde s’empêtrer comme de petits insectes dans une toile d’araignée, comme deux rats de laboratoire enduits d’un gel épais. J’observe l’œil froid, la pupille en pointe. Je prends des notes, moi-même entièrement nu, assis à ma table de séjour désignée par Pearl Lam en verre de Venise, devant une grande bouteille de vodka Stoli Elit, distillée avec du blé d’hiver de Russie et de l’eau d’un réservoir de l’Himalaya, à trois mille mètres sous terre, un des réservoirs les plus intact du monde.

• En quelques jours à peine, j’observe un changement dans le comportement chimique du plastique. Une brusque évolution de ses réactions. Aurait-il compris la menace qui pèse sur lui ? L’enzyme, elle, est sereine. Elle a le calme du chasseur dans la tour de guet.

• Observation : La mise en réseau des matériaux permet une forme de communication. Communication ou contamination : influence d’un élément A sur un élément B de même nature, ou de nature différente mais compatible.

• Conclusion : Il est probable que le silicone soit sensibilisé au risque de prédation par l’enzyme.

• Interrogation : Comment est-il possible qu’une enzyme créé dans un laboratoire japonais (à Beppu, au nord de l’île de Kyushu) puisse constituer une menace pour du silicone stocké au large du Canada ?

• Hypothèse : L’île de Fogo était très réputée auprès des pêcheurs de morue japonais au XIXe siècle. Des documents sur Fogo sont conservés dans les réserves de la bibliothèque de la Diète, à Tokyo. Est-ce le lien entre Fogo et le Japon aurait été maintenu, sur un plan secret, géostratégique peut-être ? Les enjeux sont considérables : l’accès au continent Arctique. D’immenses réserves de pétrole, d’eau douce et des ressources en poissons.


4

• Sans aucune nouvelle de Wilfrid ni de son assistant depuis plusieurs jours. Les caméras montrent un tableau statique, immobile, comme un arrêt sur image, parfois dérangé par une variation électrique qui le déforme une seconde. Je reçois, à intervalle régulier, un email vide, d’un destinataire inconnu. Quand je réponds, l’ordinateur affiche un message d’erreur. Je ne comprends pas. La nuit, mon téléphone se met en marche, mais personne au bout du fil. J’entends parfois, vers 22h40, un haut-parleur diffuser une voix d’homme enrouée, mais quand je regarde par la fenêtre, rien d’autre que le vide et les lumières de la ville. Wilfrid ne répond ni au téléphone, ni à ses mails. Où est-il ? Je décide de partir pour Fogo. J’appelle la responsable du groupe avec laquelle je suis en contact, et lui demande autorisation de déplacement. Elle ne pose aucune question, et me signifie seulement que tout sera prêt pour le surlendemain. « Le temps pour vous de faire quelques longueurs de piscine », conclut-elle d’un ton sec.

• Le surlendemain, mon bagage est prêt. Une voiture m’attend dans le parking de l’immeuble. J’ai donné des instructions précises à mon équipe du laboratoire. La voiture me conduit à la gare de Shenzhen, d’où je prends le train rapide pour Hong Kong, et de là, embarque pour Ottawa. A mon arrivée, quelqu’un doit s’occuper d’un hélicoptère ou d’un bateau pour Fogo. Je ne me fais pas de souci.

• Pour les vingt heures d’avion entre Hong Kong et Ottawa avec escale à New York, j’ai pris le Daodejing, seul livre dont je ne me lasserai jamais :

L’un engendre le deux, le deux engendre le trois, le trois engendre les dix-mille êtres.

• Entre deux chapitres que je lis en chinois, je ferme les yeux. Quand je les rouvre, je découvre une nouvelle passagère. Jeune fille aux yeux très clairs et aux cheveux si blonds qu’ils se fondent dans la lumière neigeuse qui passe à travers le hublot.

Bonjour, je m’appelle Hanabi.

• Elle s’est assise à la place libre à côté de moi. La première classe est généralement bondée, mais aujourd’hui, à l’exception d’un vieux Chinois obèse qui ronfle de l’autre côté de la cabine, nous sommes seuls, Hanabi et moi.

Vous avez un prénom japonais. Feu d’artifice.
Oui. Plutôt fleur de feu, je préfère.
Vous n’avez pas l’air japonaise.
Ha non ? A cause de mes cheveux blonds et de mes yeux bleus ? Mais si, je suis japonaise. Mon père a travaillé sur l’enzyme. La même que celle sur laquelle vous travaillez vous-même. Je suis au courant de tout. Le Daodejing ? Bonne lecture. J’aime particulièrement cet axiome « gouverner comme on cuirait de la petite friture. »

• J’ai le souffle court. Comment cette personne peut-elle être au courant de mes recherches, et surtout comment m’a-t-elle retrouvé ? Une sueur de panique me colle au similicuir beige du siège massant.

Ne vous en faites pas. Je ne suis pas une méchante. Votre groupe est au courant. C’est lui qui m’envoie. Quand ils ont compris que vous étiez relié à Wilfrid, votre ami artiste parti à Fogo, ils ont tout de suite alerté mon père. Vous serez peut-être surpris, mais ils financent également ses recherches, ainsi que celle de Wilfrid. L’enjeu est bien trop important pour être confié à un seul laboratoire, vous en conviendrez.

• Nous arrivons à Ottawa. Hanabi nous a réservé deux suites au Château-Laurier, un hôtel qui ressemble à un château européen, en plus grand. Elle me demande mon téléphone portable. Je montre quelque réticence, mais elle insiste :

Nous ne pouvons pas courir le risque d’être repérés. A partir de ce soir, nous sortons du périmètre de surveillance. Donnez.

• Elle m’attend au bord de la piscine, à demi allongée sur un transat. Je m’assois à côté d’elle. Elle porte une robe blanche et je vois à travers le moindre détail de son corps. Elle me tend un paquet de cigarettes de marque japonaise. J’en prends une, qu’elle m’allume avec un briquet Dupont or et laque noire. Mon regard se fixe sur ce briquet, orné de deux caractères chinois peints en rouge en style ancien. Trop petits pour que je puisse en deviner le sens. D’autres clients de l’hôtel s’attardent dans le parc. La lune est pleine. Demain, nous serons à Fogo. Je ne sais pas ce qui nous attend. Hanabi ne m’a rien dit de plus. Quand je lui ai demandé des nouvelles de Wilfrid, elle est restée muette. A présent, elle boit une Heineken à la bouteille, et moi un gin tonic. Quelque chose en elle me dérange. Pas seulement qu’elle est une espionne envoyée pour me contrôler, mais quelque chose de physique. Je la regarde à nouveau. En fait, ce n’est pas sa robe qui est transparente. C’est elle, toute entier. Le corps d’Hanabi laisse passer le clair de lune. A travers elle, je vois les constellations de la Grande et de la Petite Ours, dont je n’ai jamais été aussi près.


5

• Je pose la main sur sa peau. Je voulais seulement vérifier que je ne rêvais pas. Hanabi se penche vers moi et m’embrasse. Sa langue est vive, rapide, fraiche. Hanabi attrape ma main et me guide vers elle. Elle n’a pas l’air gênée de la présence des autres clients ou du personnel de l’hôtel. Le désir que j’éprouve est si grand que je jouis rien que de la caresser, mais il n’en est rien, ce n’est qu’une sensation, une sensation qui se prolonge et se répète encore. Nous montons dans sa chambre. Elle m’a peut-être drogué, ce qui expliquerait ce flottement aigu.

• Allongée sur le lit, la peau d’Hanabi prend une teinte de plus en plus lumineuse. Je suis en train de faire l’amour à une plante qui opère sa photosynthèse. Elle irradie. Je suis obligé de fermer les yeux mais je continue, à travers mes paupières, à voir cette silhouette de pure lumière, étendue sur la soie carmin du couvre-lit.

• Un avion à hélices, un ATR42 en matériaux composites nouvelle génération, nous fait traverser le golfe du Saint-Laurent. Je regarde à travers le hublot les envols d’oiseaux sauvages. Des bernaches au bout des ailes noir et au ventre rebondi, des goélands argentés, des macareux moine au bec multicolore. C’est un rêve de beauté, tous ces oiseaux. Nous atterrissons à Terre-Neuve, où nous embarquons ensuite à bord d’un bateau de pêche, jusqu’à ce que nous arrivions à l’unique port de Fogo. Une voiture nous attend. Direction le Fogo Inn. C’est là-bas que Wilfrid s’est installé, d’après ses premiers messages.

• Pas un seul élément de plastique dans cet hôtel immense, construit sur pilotis, face à la mer ponctuée de gros morceaux d’iceberg qui dérivent depuis l’Arctique. Les chefs d’Etat du monde entier viennent s’y reposer, à l’abri des regards et dans un luxe parfait. La nouvelle élite au temps du réchauffement climatique n’ira plus à Saint-Domingue, où la chaleur sera devenue insupportable, mais à Fogo et dans les petites villes d’Alaska. Elle nagera dans les eaux rafraichies par les gros glaçons échappés de la banquise. Tout autour du Fogo Inn, comme des satellites, gravitent des studios d’artistes. Wilfrid est donc censé être l’un des artistes résidents. Je suis surpris, en arrivant, de ne trouver personne. De l’avis du manager, Wilfrid ne serait jamais arrivé. Il avait été annoncé, certes, mais ne s’est pas présenté. Le personnel de l’hôtel est formel : le studio, installé à une dizaine de minutes de là, dans une église désaffectée, est resté vide, de même que sa chambre dans l’hôtel. Je demande à être conduit à la chapelle. Je l’ai pourtant vu, ici même, de mes propres yeux. Je reconnais la pièce. Exactement la même que celle des vidéos.

• Hanabi est allée prendre un bain de mer.

- L’eau n’est pas trop froide ?
- Si. Glacée. J’aime ça.

Pourquoi les jolies filles disent toujours des choses qui donnent envie d’elles ? Et pourquoi suis-je là, sur cette île coupée du monde, à converser avec une nymphomane au visage transparent ? Hanabi me parle d’un accident arrivé quelques jours plus tôt. Un navire aurait disparu au large de Fogo, plus au nord. Personne ne sait ce qu’il transportait. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a un lien avec la disparition de Wilfrid.

• Le jour de son arrivée, celui-ci m’avait envoyé une notification : « Seul au monde. Mer magnifique. Tempête annoncée dans la nuit. » Le personnel de l’hôtel ment. Wilfrid était là, j’en suis convaincu. Il avait ce projet d’installation : des pans de silicone suspendus à un réseau tubulaire en cuivre et à des plaques de plâtre en suspension. Il voulait travailler sur la logique des réseaux, de communication, de transmission. Il souhaitait développer un stratagème radio, pour diffuser des messages subliminaux. Son projet est, depuis toujours, de « créer le terrain favorable à une nouvelle forme de vie. » Je sais qu’il était là, je l’ai vu. Je ne comprends pas pourquoi on ne me dit pas la vérité.

• Ma chambre donne sur l’océan. C’est la première fois que je vois des icebergs. Dans l’avion, j’ai lu un article du Journal of Glaciology sur les icebergs de sang de l’Océan austral, à cause d’une oxydation de l’eau. La photographie d’une de ces cascades de sang m’avait fasciné : une immense cascade de sang se déversant sur l’éclatante blancheur d’une falaise de glace, et tombant à gros bouillons dans la mer écarlate. J’y repense en cherchant le sommeil, rideaux tirés pour m’épargner des mouvements du ciel, battu par un fort vent du nord. Hanabi frappe à ma porte. Elle est pieds nus.

6

• Entre deux énormes rochers plats, un escalier en cuivre. Ils descendent sous terre. A une dizaine de mètres, des câbles métalliques soutiennent une énorme plaque en bois peinte en noir. Bhairava est resté en-haut de l’escalier. Il s’est allongé, pour attendre. La terre est sèche.

• Elle regarde les pans de silicone suspendus aux tuyaux de cuivre sous les grandes plaques de bois. Une lumière cotonneuse s’en dégage. Ça sent fort, et elle a l’impression de suffoquer. Elle marche lentement dans la pièce. Par terre courent des fils électriques noirs, reliés à un émetteur avec deux longues antennes courbes, une sorte d’animal, de renne, de caribou métallique. Wilfrid lui tend la main.

- C’est relié à quoi ?
- Au plastique, répond Wilfrid. C’est un émetteur-récepteur. Il utilise le cuivre pour envoyer des signaux. J’essaie de provoquer des réactions sur le plastique. Que les ondes produites par les feuilles de silicone que tu voies ici agissent sur la structure même du plastique.
- Pour quoi faire ?
- Pour communiquer avec ce qui est caché sous le plastique.
- Qu’est-ce qui est caché sous le plastique ?
- Je ne sais pas. Il y a quelque chose, j’en suis sûr, mais je ne sais pas ce que c’est. Peut-être que le plastique le protège, ou le détruit. Il faut savoir.
- Et ce silicone, pourquoi émet-il des ondes ?
- C’est du silicone intelligent. Notre capacité à parler au monde est infinie, vous savez. Nous avons appris il y a des millénaires de cela, à parler aux pierres, à l’eau, puis au feu. C’était avant que n’arrive le plastique. Le plastique nous a peu à peu coupé des autres éléments. Il a tout recouvert. Il est allé jusqu’à recouvrir le sexe de l’homme pour l’empêcher de fertiliser le ventre de la femme. Sous prétexte de sécurité et de précaution, l’univers des hommes tout entier s’est transformé en plastique. Jusqu’au jour où les enfants eux-mêmes ont commencé à être confiés à ce matériau. Et sais-tu vers quoi nous allons ? Vers un monde recouvert d’un plastique devenu intelligent, capable de se reproduire lui-même, de se déplacer, de changer de forme, d’anticiper nos besoins les plus élémentaires, comme l’alimentation, le sexe, le sommeil. Des parties entières du corps humain ont déjà été colonisées par le plastique. Au début, il ne s’agissait que des personnes désirant augmenter la masse de leur poitrine, ou de leurs lèvres, ainsi que les rescapés d’accident qui avaient besoin de prothèses. Puis les scientifiques, alimentés par l’argent colossal que généraient les deux plus grands désirs de la race humaine – la beauté physique et la longévité –, ont développé, amélioré, et finalement créé une nouvelle matière plastique. Et ce plastique, si nous ne faisons rien, sonnera la fin de l’humanité libre et indépendante, bien plus sûrement que n’avait tenté de le faire les dictateurs, depuis l’Antiquité jusqu’à notre siècle, avec leurs idéologies à courte vue. Car il y avait un point commun entre tous les ennemis du XXe siècle : le besoin viscéral de plastique. Personne n’a vu venir la menace et quand le plastique a muté, grâce à l’injection de séquences génétiques issues du vivant, il était déjà trop tard.

• Il lui demande de s’allonger par terre, sous une des grandes plaques. Elle ferme les yeux. Elle le sent s’affairer autour d’elle, vérifier les branchements, resserrer une vis ou un boulon ou un des multiples arrangements de sa machine. Elle sent aussi ces draps de plastique liquide qui ondulent de part et d’autre de son corps allongé.

• L’air se met à vibrer. Des ondes traversent la planète entière, longent les méridiens et les courants magnétiques des océans. Le plastique lui-même est traversé par les ondes magnétiques. Peut-être quelqu’un, là-bas, au loin, essaie-t-il d’envoyer un message, peut-être est-ce une déclaration de guerre, ou de paix, ou d’amour.

• Avec l’infiltration du plastique dans le corps humain, progressive et inéluctable, le temps s’était peu à peu suspendu. Plus personne ne vieillissait et il était devenu rare de mourir, à moins d’une mort violente. La croissance des enfants s’était arrêtée. Le plastique avait fini par coloniser la race humaine, et il ne tarderait pas à ce que le génome humain intègre la séquence du plastique. Le processus sera alors complet.

• Les feuilles de silicone ont une couleur de jade qui lui rappelle celle du ciel. Wilfrid se tient au-dessus d’elle. Une goutte d’un liquide gluant dont elle ignore la nature tombe sur son ventre arrondi de femme enceinte. La goutte remonte jusqu’au nombril qu’elle remplit comme une petite retenue d’eau sur la grève, là-bas, face à la mer. Elle ferme les yeux. Au loin, derrière les pans de silicone qui deviennent de plus en plus opaques, parcourus comme le marbre de veinures très fines, elle entend une voix, une voix qui appelle. Elle répond, par un long cri qui ne s’arrête plus.

 
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